Djebel Toubkal, le toit du Maroc

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Il y a des morceaux de terre peu hospitaliers, mais qui attirent les braves aventuriers. Ainsi est la nature de l’homme d’explorer, de vouloir être là, où souvent, il n’a pas de raison d’être, de seulement y apparaître pour le goût du défi. C’est sans doute une forme de liberté d’exister. Le Mont Toubkal, roi de l’Atlas se classe dans les sommets de ces lieux en marge répondant aux idéaux des intrépides.

Première fois escaladé en 1923, il  est  devenu un axe fréquenté des férus d’altitude. Bien que s’étirant jusqu’à 4167 mètres, le point culminant reste très accessible sans grand danger hormis lors de vent fort ou d’une mauvaise condition météorologique.

Après un premier voyage dans le Haut-Atlas, l’idée m’était venue de me rendre une nouvelle fois au Maroc afin d’aller à la rencontre du Toubkal et de ses sommets. C’est ce que j’entreprends en avril 2018 pour quelques jours.

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Au départ de Marrakech, les portes du Parc National de Toubkal sont proches. Jusqu’au village de Imlil en passant par Asni, il faut compter moins de deux heures de trajet en bus. L’attente afin de remplir un taxi collectif se faisant longue,  j’opte pour l’expérience en bus collectif, moins chère, plus lente, très populaire, un parfum d’aventure aux relents de promiscuité ajoutés.

C’est en prenant le bus que je rencontre Mohammed, originaire de Casablanca, il restera jusqu’au bout un de mes compagnons de voyage. Le second camarade, un Français, est rencontré à la sortie du bus, à Imlil. Philippe vient de Bordeaux et finira de consolider notre trio paré pour le summit marocain.

Le temps d’échanger un tajine et le fameux whisky berbère, mentholé et sucré, nous faisons connaissance et partons à la recherche de crampons et de piolets pour la suite de l’excursion. Il y a de la neige en cette saison au-delà de 3 000 mètres et sans équipement le terrain sera inaccessible. En échange de quelques dirhams, j’obtiens l’attirail, je laisse ma carte vitale en caution, pas de risque d’en avoir besoin au dessus des nuages maghrébins.

Nous emportons quelques provisions supplémentaires, fruits, biscuits, eau et barres chocolatées et partons vers le village d’Aremd à quelques kilomètres de marche. Il est déjà presque quinze heures et nous ne sommes pas en avance si nous voulons atteindre le refuge dès le soir. D’autant plus que, perdus par nos pas, nous nous égarons une première fois, ce qui nous fait faire un détour d’une trentaine de minutes.

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Une fois l’itinéraire retrouvé, nous sommes sur les traces des muletiers qui entretiennent le lien entre les bleds de l’Atlas. Nous sortons des sentiers battus, pas de véhicule, les routes deviennent moins abordables, divisées par les rocs et cours d’eau.

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Le paysage arrosé par les ruisseaux descendant des montagnes n’en est pas moins aride et caillouteux ce qui oblige à avancer prudemment. Dans ce cadre désolé, les genévriers thurifères apportent une touche de verdure. Pourvus d’un parfum d’encens léger, ils servent de garde-manger aux chèvres évoluant en montagne mais aussi de bois de chauffage aux autochtones. Leur croissance lente et le fait que leur bois soit prisé les met en danger et réduit peu à peu leur présence sur le massif. IMG_6398.JPG

La fin de journée approchant et la fatigue nous gagnant, nous notons un changement météo avec l’arrivée rapide d’une masse nuageuse. Tout juste atteint, nous prenons la décision raisonnable de rester la nuit à Chamharouch. Les Berbères nous assurent le gîte dans une petite pièces aménagée de matelas et couvertures.

Chamharouch est un site reculé dans la vallée, installé sur des contreforts il abrite le mausolée monolithique d’un saint obscur, Sidi Chamharouch, nous ne savons pas qui il est. Je me laisse imaginer la possible présence de d’esprits ésotériques dans ce lieu épargné par l’emprise du temps. J’apprendrais plus tard que le saint est le roi des Djinns. Un être puissant qui peut prendre l’âme d’un vivant ou guérir les maux de sujets envoûtés. Seul l’écoulement de l’eau s’écrasant sur la roche vient rythmer la vie, les nuages montant couvrent déjà le village, la force de la nature semble, ici, bien la plus puissante.

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Dans cet écrin mystique, c’est l’imposant vaisseau albâtre qui trône sur les cahutes. Pas d’électricité ni de réseau, l’isolement est total, l’endroit emprunt à la dureté mais aussi à la méditation. Des pèlerins musulmans ont abandonné babouches et souliers pour se recueillir sous le chapiteau sacré. Avec nos godasses d’occidentaux, nous ne pénétrons pas le sanctuaire interdit par respect de l’écriteau et peut-être crainte d’enfreindre un ordre qui nous dépasse.

Les corbeaux au plumage sombre volent à proximité et font planer une atmosphère annonciatrice d’apocalypse amplifiée par la brume opaque qui s’accroît. Rétrospectivement, notre équipe se réjouit de ne pas être repartie pour trois heures de marche. La nuit tombe soudainement emportant toute lueur, avalant la montagne.

Le repas sera fait de tajine de pita et d’un Coca-Cola à 10 dirhams. Coca-Cola par son hégémonie s’est installé sur les étagères des estaminets les plus reculés de la planète.      Dans un pays ou l’eau est bouillie pour assurer le salut du voyageur ce petit rafraîchissement sucré est,soit, bienvenue en dessert. Nous ne déclinerons pas non plus le thé à la menthe glucosé.

 

La nuit sera légère et calme. Je me lève piqué par le froid et sort observer le ciel constellé maintenant dégagé. Une beauté fabuleuse d’un instant avant de me recoucher. À huit heures nous vidons nos ramequins de soupe bildi -bio – de fève broyées mêlées d’huile d’olive et de cumin. Requinquante, elle nous met d’aplomb pour la suite de l’itinéraire menant au refuge du Toubkal. Nous repartons pour deux heures de marche.

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Telle une Fata Morgana dans un ensemble alpin, le refuge aux pieds du Toubkal nous apparaît enfin. Deux refuges sont concomitants et offrent aux aventuriers un toit avant l’ascension. Nous arrivons vers onze heures et la majorité des groupes du jour sont partis avant l’aube, très tôt, pour optimiser leurs chances d’arriver sur le zénith de l’Atlas.

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Nous avons marché près de trois heures depuis Chamharouch et si nous voulons à notre tour monter, impossible de se laisser aller. Tout juste le temps d’attacher les visses aux chaussures, de grignoter et nous sommes décidés à attaquer le mur de neige et de glace se dressant devant nous. Beaucoup de marcheurs croisés ne sont pas montés faute de matériel ou d’endurance. Nous verrons ce que nous réserve Djebel.

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Dès le début, nous suivons les ornières tracées par les premiers marcheurs, le soleil tape haut dans le ciel, l’épais manteau blanc scintille. Très vite nous voyons les groupes matinaux descendre vers nous, ils nous souhaitent tous bon courage, tous heureux mais éreintés. Ces rencontres ne nous encouragent pas énormément d’autant plus que les crampons loués par Mohammed sont défectueux et cassent. Un guide aidera à fixer le matériel mais très vite, nos allures sont hétérogènes et la distance se creuse. Je reste avec Philippe qui dès le départ n’avait pas prévu de grimper la montagne. Embrigadé malgré lui, il monte en accusant le coup mais reste vaillant et loquace.

La pente est verticale, nous progressons bien mais sommes tenus par la montre. Tous les grimpeurs sont redescendus, seul un binôme arpente la dernière dorsale devant nous. Mes pieds me font très mal et Philippe ressent de vives crampes aux jambes. Nous sommes au dessus des 4000 mètres et le silence est de plomb, incroyable extinction du bruit, un abysse temporel en suspens. La montre tourne pourtant toujours, il est près de quatre heures et derrière la montagne, d’épais nuages remontent, inquiétants. Je sais à présent que la descente se ferra plus difficilement et probablement sans visibilité.

Si proche de l’ultime éperon, je me dresse et aperçois à 300 mètres la pyramide indiquant le podium marocain. Il serait nécessaire de conquérir la distance restante en une vingtaine de minutes. Estimant le temps imparti de retour et nos légères blessures, je renonce à poursuivre. Je sais aussi que la dernière ligne droite est réputée pour être la plus délicate avec le ravin attenant. À cette altitude, je savoure le paysage, je suis béat d’ivresse montagneuse, j’inspire profondément  et pense que l’homme n’a vraiment rien n’a faire ici et qu’il est temps de déguerpir. Malgré la majesté de la vue, en effet, l’homme n’a pas un grand rôle à jouer ici. Ici il est tout petit.

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Je retrouve Philippe qui se bat avec ses crampes, j’attrape ses jambes et j’étire. Ça semble aller mieux et nous amorçons la descente. Mes pieds sont meurtris, je traîne mes semelles. Monter c’est bien, mais redescendre est souvent sous-estimé. Les records ne sont valides que si l’on revient des pics, on a souvent tendance à se leurrer.

Plus bas, nous retrouvons Mohammed qui poursuivait l’ascension mais le climat change déjà et les brumes nous rejoignent. En quelques minutes, nous évoluons dans l’inconnu. Heureusement des traces sont encore visibles. En moins de deux heures nous retrouvons le refuge comblé par les grimpeurs qui après une courte nuit partiront sur nos pas, pour à leur tour tenter l’ascension.

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Partir à l’assaut du mont Toubkal est une vraie aventure. Cette excursion doit nous laisser humble devant la montagne et la puissance de la nature. Nous sommes les hôtes de notre planète, nous avons cette opportunité de la fouler, d’aller où nous voulons. Le trek dans le Haut-Atlas est splendide. La rencontre des Berbères doit elle aussi ramener à notre condition d’homme dans son plus simple apparat. La vie dans l’Atlas est rude et éloignée de la majorité des standards occidentaux et urbains. La vie est simple, la vie est une lutte quotidienne.

Mon compagnon de chemin Mohammed me l’a fait remarquer. De mes yeux, j’y vois une certaine forme de beauté, un idéal de retour au plus élémentaire. Mais, c’est du romantisme et non du pragmatisme. En effet, cette beauté ne l’est effectivement pas pour les locaux qui triment et vivent en dehors de tout confort, sans eau courante, ni électricité. Sur ces pentes de l’Atlas, le vrai chemin était le processus et les rencontres, l’expérience vécue et partagée, celle que je retranscris maintenant à travers ces lignes

Un grand Merci à Mohammed et Philippe pour leur présence et entraide pendant notre ascension. Elle en restera définitivement un souvenir olympien à jamais gravé dans le sommet de mes rêveries.

Toutes les photos publiées sont de l’auteur et leur utilisation est strictement personnelle. Copyright for the pictures that all belong only too me. Adrien Clémenceau

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