Jour 8 – du lac de Villerest à Monistrol-sur-Loire

 

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Huitième étape des 1020 kilomètres de la Loire à vélo :

L’aube avancée venait flatter l’artificielle Loire. Un spectre pépite s’abattait sur la surface lisse renvoyant ses riches éclats aux terres transies. Le monde restait confiné dans une action latente qui ne tarderait pas à s’émanciper. Je me risquais à sortir de ma tente, les yeux envahis de vives lueurs fécondes. L’impétueux bassin, insondable et géophage, celui qui a englouti des amoncellements de terres qui reposent dorénavant aux confins de ses entrailles, s’étalait largement. Le spectacle en est assez déconcertant.  Impossible pour moi d’imaginer le paysage comme il avait pu être jadis. Les gorges avaient bel et bien disparu et l’eau arrivait presque à mes pieds. J’en profitais pour me faire une toilette rapide. Utilisant ma casserole, je m’en servais pour m’asperger abondamment. Une fois savonné et rincé, la fraîcheur saisissante apportée par l’énergie revitalisante des eaux de Loire me préparait au-devant d’une journée qui s’annonçait inédite puisqu’elle allait me faire gagner les premières côtes ligériennes. Mais aussi, j’entrevoyais l’arrivée au Mont-Gerbier-de-Jonc le lendemain. Optimiste, il me fallait tout de même parcourir les nombreux kilomètres sans encombre et compter sur une bonne forme dans les dénivelés positifs.

Les affaires ramassées, je filais sur les chemins et les hauteurs de Villerest. Contourner le lac et poursuivre sur les plateaux dominants la Loire, tel fut mon idée. Il semblait périlleux de s’enfoncer sur les bords du lac sans sécurité de pouvoir reprendre une route apparente. Ce choix me conduit à passer par le village de Saint-Jean-Saint-Maurice. Porté par l’énergie d’un soleil généreux et le sentiment d’accomplissement lié à la multitude de kilomètres maintenant derrière moi, je réalisais qu’il y avait déjà plus d’une semaine que je roulais comme un forcené à travers la France. Le plus grand fleuve national m’accompagnait dans mes tribulations et je ne me lassais pas de le retrouver chaque jour. Un sentiment vigoureux de plénitude  me gagnait. Dans une rue du bourg, j’étais arrêté par un groupement de six personnes bavardant devant une cour fleurie ouverte sur le château planté au-dessus des gorges.

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Trois jeunes cyclistes s’entretenaient avec Paul et Solange et leur amie. Le couple installé dans le village m’invitait naturellement à les rejoindre. Les trois vélocipédiques originaires de Roanne avaient dormi chez les locaux suite à une rencontre fortuite pendant le tournoi de pétanque du village organisé la veille. On me dépêchait à venir m’installer à la table afin de prendre un petit-déjeuner et du café. Je devenais le seul coureur puisque mes prédécesseurs quittaient tout juste la maison, prêts à faire le tour du lac. Pendant que Paul allait ramasser les tomates bien mûres du jardin, je me laissais aller à la profusion de café mis à ma disposition, une carafe n’en fut presque pas assez. Les tartines garnies de formidables confitures maison à la rhubarbe et à la fraise relevaient de l’apothéose. Solange me rejoint et nous discutons de mon voyage mais aussi du tournoi de pétanque organisé. Ce fameux tournoi dont j’avais pu voir quelques pancartes promotionnelles avant mon entrée dans la commune avait rassemblé des centaines de personnes et finançait une collecte de fonds pour soutenir l’association des sœurs de Gethsémani en mission à Niamey au Niger. L’association Solidarité Niger dont le frère de Paul, Jacques est un membre actif, vient en aide à des orphelins de la capitale nigérienne afin de les aider et supporter un accès à l’éducation. Nous discutons aussi du jumelage franco-allemand qui lie le village pendant que j’avale une énième tasse de café. Les sujets s’enchaînent et cela va faire presque une heure que je fais ma halte dans le jardin extraordinaire où poussent vignes, fruits et fleurs et je me décide à remercier Solange pour son accueil et nous échangeons nos contacts.

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Sur la petite route me menant à Bully, l’idée germe en moi de donner une dimension supplémentaire à mon voyage et d’aider à soutenir ce projet charitable en lien avec le Niger. Après tout, depuis le début de mon aventure, j’ai été moi-même bénéficiaire de la bonté d’inconnus. À partir de cette rencontre, je décide de ne plus rouler que pour moi, mais aussi pour de lointains enfants vivants sur le continent africain et je tenterai de transformer une partie de mes kilomètres effectués à vélo en euros. Désormais, cette idée m’habite et me porte d’autant plus vite dans les montées et les descentes que je dévore. La chanson Biking du groupe angevin des Thugs tourne en boucle dans ma tête et je fonce sans me retourner dans un paysage de campagne vallonnée dont le château de Saint-Priest-la-Roche, rescapé de la montée des eaux se dresse en maître incontesté.

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Les sentiers méconnus du département de la Loire me resteront par la suite toujours peu mémorables. La route vers Feurs n’est qu’une histoire de départementale assez banale. Je roule comme un dératé sur un bitume hurlant soumis aux offensives de la circulation. Je ne pense qu’à rouler, à aller toujours le plus loin possible. Je n’ai pas imaginé de point de chute, ma seule capitulation sera face au soleil couchant et aussi la fatigue rentrera en compte.  Je passe Marclopt et Montrond-les-bains dans le même esprit. La Loire n’est pas bien loin mais les chemins ne permettent pas de m’en approcher autant que je le voudrais. Les plages et les bancs de sable n’existent plus. Je retrouve le fleuve devant le pont de Saint-Juste-sur-Loire. La commune qui a fusionné avec celle de Saint-Rambert était un point de départ pour les barques des bateliers de Loire qui prenaient les courants périlleux parfois jusqu’à Nantes. À  bord de leurs rambertes, confectionnées avec le bois de sapin et munies d’une piautre comme gouvernail, les embarcations n’étaient destinées qu’à un seul voyage. Principalement utilisées pour descendre la Loire et transporter le charbon local, elles étaient à leur arrivée démantelées pour servir de bois de chauffe. L’âge d’or de ces sapines s’étalera du début du XVIIIème siècle à la deuxième moitié du XIXème siècle favorisant le transport des vins de Bourgogne et du Beaujolais mais aussi des denrées agricoles du sud de la France. La quantité de bois utilisée ne manquera toutefois pas de contribuer à la déforestation rapide du département de la Loire pendant cette période.

En sortant de la ville, impossible de suivre les rives. Le barrage du Grangent fait barrière à quelques kilomètres et m’oblige à prendre l’axe départemental. C’est une première route ascendante qui me colle dans les mollets, première bataille audacieuse sur pente sinueuse. Jusqu’à présent mon parcours avait été fait de plat et sinon rythmé par de légères bosses mais enfin je ressentais le relief de la Loire me freiner progressivement sous mes roues. Le climat torride n’arrangeant rien, je me liquéfiais en arrivant en haut de la butte de Cessieux. En quête d’eau pour me refaire, j’entrepris de m’abreuver d’emblée dans le restaurant en bord de route. J’entre alors dans l’établissement délaissé de son monde. Les chaises sont vides, personne n’est installé, un calme envahissant s’est abattu sur l’auberge. Je longe le bar puis me fais remarquer en appelant le tout-venant que je cherche à débusquer. Immédiatement, une femme souriante vient à moi et écoute ma demande. Elisabeth est la gérante du Cessieux et me prie de m’asseoir sur l’un des tabourets du comptoir. Cédant sous les méfaits d’une chaleur assaillante, je commande une bière et fais remplir mes réserves d’eau. Elisabeth m’explique que sa famille possède l’enseigne depuis cinq générations.

-« Il en est passé des charrettes par chez nous » dit t’-elle en souriant.  Elle m’explique que la route était très fréquentée autrefois par les commerçants et les bateliers qui s’élançaient vers de grands voyages. L’accueil d’Elisabeth m’a permis de me remettre d’aplomb et je quitte les lieux empreints des passages de nombreux voyageurs ayant transités à ces tables. En reprenant la côte au sortir du Cessieux, j’accède au village de Chambles et sa vue vertigineuse sur la vallée de la Loire forézienne.

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J’entame une partie de yoyo géographique. Dans une Loire blottie dans le contrefort de ses collines peuplées de conifères, les résineux prennent toute possession d’un territoire devenu escarpé. Les levées de Loire se transforment en montées et je descends à vive allure sur les routes forestières. Les kilomètres entre Aurec-sur-Loire et Monistrol-sur-Loire seront de constantes variations de terrain à la fois redoutables d’efforts et de lâcher prise du fait d’un relief oscillant. La journée touchant à sa fin, je décide de passer la nuit sur les bords d’une Loire de petite envergure. Sa dimension a réduit à la taille d’une rivière et les grenouilles coassent allègrement sur ses berges vertes. Au passage du pont, je découvre une guinguette sur ma droite. En plus de dîner, je dormirais sur le sol après que le patron m’ait donné son accord dès que la pluie se mit à tomber en trombe. Protégé par la tonnelle d’un orage menaçant qui explosera en pleine nuit, je m’endors en n’ayant qu’un seul objectif, me lever tôt et pédaler jusqu’aux origines de la Loire.

Toutes les photos publiées sont de l’auteur et leur utilisation est strictement personnelle. Copyright for the pictures that all belong only too me. Adrien Clémenceau

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