Jour-9 de Monistrol-sur-Loire au Mont-Gerbier-de-Jonc

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Neuvième étape des 1020 kilomètres de la Loire à vélo :

Quand je m’éveillais à terre sous la tonnelle, sur le sol bitumé, enfoui dans mon sac de couchage, le jour était à peine levé. Devant moi apparaissait l’image chaotique d’une guinguette abandonnée. Les lampions pendaient sans teinte, dans une humeur matinale amère, soufflée par d’incessantes pluies subies dans un conflit nocturne abasourdissant. Arborant une mine délétère, des yeux vitreux,  je ressentais mes articulations rouées au plus profond de mon corps affaibli. Il n’avait pas fallu longtemps avant que je m’endorme et malgré la pluie battante j’y étais parvenu. Dans un tumulte implacable, l’orage avait excellé à pilonner la voûte d’encre en rupture et parvint à crever l’abcès de la membrane surchauffée. Par cette brèche importune s’étaient échappés des ruisseaux abondants aspirés au sol. Une première fois, touché par les eaux, j’avais été amené à me déplacer. Plus tard, probablement en fuite du fait des nuées filandreuses s’abattant sans relâche, un corps physique vint à me frapper le visage. En ouvrant furtivement les yeux, je devinais l’ombre d’un rat robuste qui venait de me heurter. Je décidais de me réfugier un peu plus en hauteur sous un porche et de somnoler en attendant le nouveau jour. Peu en confort, je revenais à mon sol de terrasse et m’emmitouflais la tête. Je me réveillais sans réellement avoir dormi.

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La frimousse détendue, je me remets en selle alors que règne une calme stupeur après le retour du jour. Dans peu de temps, je serai déjà dans le massif auvergnat à la recherche de l’eau sacrée de Loire. Les jours derniers, à force de réfléchir seul sur mon deux-roues, s’est développée la lubie de capturer la première coulée de Loire dans un flacon et de la relâcher plus tard dans l’océan Atlantique. Ainsi, une infime quantité d’eau de source parcourra par voie terrestre le chemin imposé jusqu’à sa destinée. Toutefois, je ne suis pas encore parvenu à obtenir un contenant pour mettre mon plan à exécution. Ce sera une des premières missions à accomplir avant de me trouver dépourvu de solution une fois éloigné des grandes villes. Roues gonflées, je m’extirpe de l’apathie matinale submergeant la campagne détrempée. La voie à suivre est celle du Puy-en-Velay et sans me débiner, je glisse dans la verte contrée vallonnée. Le relief est moins balèze que la veille et il se peut que mes jambes se soient malgré tout reposées. Une route encadrée dans un décor de sapins me porte. Depuis les prairies ondulées verdoyantes où paissent les vaches, j’observe sans cesse les premiers massifs rocheux. Sur le côté de la route, une cueilleuse de haricots s’active de bon matin. Juliette m’indique la route de Retournac puis de Chamalières-sur-Loire qui se trouve en contrebas de la vallée.

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Pris par la vitesse de la descente, je cramponne mon cadre. Mains sur les freins, j’essaie de limiter les convulsions du cycle que je sens prêt à se disloquer. La route est glissante et il ne s’agit pas de terminer hors-champ. Je m’arrête prendre un café à Retournac puis rapidement je poursuis dans une atmosphère légère avec la petite Loire en visu puisqu’elle baigne juste là. La route n’est pas large et j’évolue entre la falaise et le parapet de pierre, le tout inscrit dans une nature pure et riche. Un poirier s’offre à moi et je m’approvisionne des fruits frais découverts. Chamalières s’expose sur une légère courbe arrosée par la Loire. Adossé à une pente douce et cerné par les forêts le village offre un visage gracieux. Les petites maisons de roches aux toits de briques forment un bourg compact d’où s’échappe la tête de l’église romane Saint-Gilles. Contraint par la montagne, les eaux et la forêt, le village semble se faire tout petit et s’intègre paisiblement dans l’écrin ligérien. Une douceur se dégage au fil des kilomètres et mon vélo plane dans une ivresse voyageuse.

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Aux Bézards, sur la route de Lavoûte-sur-Loire, je trouve en m’arrêtant à un point alimentation ma bouteille en verre tant recherchée. Il s’agit d’une bouteille d’orangeade. Celle-ci aura fière allure une fois transformée en fiole. Quelques mètres plus loin, je m’arrête à l’entrée d’un jardin et interpelle un homme. Je lui demande s’il a des bouchons de liège afin de fermer ma future relique. Il revient avec des bouchons neufs et taille deux d’entre eux avec son couteau. Je parviens à refermer sans encombre le goulot et je suis fin prêt à me présenter aux sources. Acculé au creux des roches, le fleuve se déverse paisiblement et j’arrive enfin aux portes du Puy-en-Velay vers midi. Sur le rocher de granit volcanique noir s’élevant au-dessus des  arbres, en pleine suspension, sous un ciel menaçant la Vierge rouge couronnée d’étoiles tenant le Christ dans ses bras m’apparaît. La statue de seize mètres de haut culminant sur le Mont-Corneille veille sur la cité. La madone créée en fonte de fer issue de deux cent treize canons subtilisés à l’Empire de Russie pendant la guerre de Crimée en 1855 fut présentée en 1860 devant plus de cent vingt mille fidèles. La flèche de la cathédrale Notre-Dame de l’Annonciation puis l’église Saint-Michel-d’Aiguilhe viennent terminer le portait divin que le pèlerin voyageur découvre en approchant de la cité auvergnate.

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Je me mets en quête d’un lieu pour déposer mes sacoches avant de partir pour les cimes ligériennes. D’après les dires, la route est difficile et très demandeuse d’efforts. Je prévois de revenir en ville après mon ascension, je peux donc m’alléger et gagner en confort. Encore faut-il trouver où déposer mes affaires et je demande une première fois à la gare. Au guichet, on me répond qu’il est impossible de déposer des biens à cause des normes du plan de sécurité antiterroriste. On me propose de me présenter à la poste mais je m’imagine déjà la complexité liée aux horaires d’ouverture qui seront peu accommodants. Je tente donc ma chance à l’hôtel devant la gare. On me propose de laisser mon surplus dans un vestiaire pour une somme de deux euros ce qui m’enchante énormément. Une fois débarrassé du superfétatoire je me sens affûté comme une rocket, déterminé à user la gomme de mes roues jusqu’au Mont-Gerbier-de-Jonc. L’employé de l’hôtel me prévient une nouvelle fois que ça grimpe très dur là-haut. Délesté, je mets les nouveaux coups de pédale dans une légèreté ahurissante et m’en vais sans me retourner vers les hauts plateaux.

Le temps est lourd mais pourtant la pluie fait son retour. Bien qu’en montagne, les villages aient toujours des patronymes affiliés au fleuve comme Cussac-sur-Loire et Solignac-sur-Loire. Sauvage, la Loire s’écoule pleine de vigueur en bas du ravin. L’image de Solignac s’illustre à moi par la façade en roche volcanique noire de son église que je vois depuis la route. Au-dessus de moi le clocher-peigne, construction typique de la région, s’imbrique sur un long mur vertical. Après un ultime virage, j’entre dans le village dépourvu de ses habitants. Les cafés sont fermés et la place centrale est vide. Je parcours les quelques mètres qui me mènent jusqu’à l’église de Saint-Vincent. Son architecture romane est notable par son corps composite flanqué de deux tours coiffées en poivrière encadrant la façade occidentale. La maison de Dieu, austère, ressemble à un petit château fort érigé sur la falaise abrupte.

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En sortant du village, je sillonne la vallée du Brignon avec de premiers cônes volcaniques anciens, couverts par les forêts. Les Auvergnats, bien que ligériens ne tirent aucune économie d’une Loire qui passe dans l’antre des gorges, trop loin des terres. Inatteignable, inexploitable, presque invisible elle coule entre les roches, loin des regards, au fond du précipice. Les champs à perte de vue offrent des pâturages aux animaux mais aussi des réserves de foin pour les hivers rugueux. Marqué par l’horizon dégagé et ses rouleaux d’herbes sèches statiques que même un souffle enragé ne peut faire rouler, je ne vois pas d’autre culture sur une terre belle mais ardue à cultiver. L’Auvergne semble avoir été elle-même délaissée. Les hameaux arborent de fières demeures et corps de ferme mais parfois laissés à l’abandon ou fermés. Un nombre important d’Auvergnats ont quitté les basses montagnes à la fin du XIXème siècle attirés par une économie fleurissante dans les centres urbains. L’exode rural fut fort notamment chez les jeunes qui quittèrent leurs familles pour gagner les villes. Le premier conflit mondial va générer la disparition des hommes envoyés au front et une baisse de la natalité. Les patelins de campagne continueront de perdre des habitants tout au long du XXème siècle avec l’arrivée du second conflit mondial et ensuite des Trente Glorieuses attirant une nouvelle fois la population dans les villes. Sur chaque place centrale des bourgs traversés, je croise la route d’un poilu qui semble être le seul garant des lieux à la mémoire de tous ceux qui, partis trop tôt, peuplaient les bâtisses et entretenaient la vie. Je ressens une beauté touchante en traversant les petits villages de Brignon et d’Ussel où la vie s’est brisée et la nature environnante reste toute grande.

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La journée défile et les heures s’égrainent alors que je me perds sur les petites routes champêtres. Il semble finalement audacieux de m’imaginer au berceau ligérien de jour. Une cinquantaine de kilomètres me restent à être parcouru et les montées s’annoncent encore plus rudes. Je demande mon chemin à un homme qui m’indique la route jusqu’à Arlempdes tout en me souhaitant bien du courage pour atteindre mon but qui bien que proche semble encore devoir me challenger. Le creux de la vallée m’absorbe jusqu’à me dévoiler, construit au bord d’une faille phénoménale, l’atypique visage d’Arlempdes. Dans une lévitation majestueuse au-dessus du canyon occupé par une Loire atrophiée, le château symbiote et l’ancestrale chapelle rougeâtre se figent portés dans les cieux par un colossal orgue basaltique. Le village faisant face à la magistrale scène se prélasse sur le flanc du géant de pierre, son rôle défensif dans la vallée à présent désuet, il se contente de dévoiler ses attraits esthétiques aux curieux promeneurs. Spectaculaire paysage me remémorant les monastères perchés dans les fins fonds montagneux du Caucase, là où toute prouesse architecturale sur un rocher indomptable devenait un devoir pieux à accomplir. La Loire méconnaissable vit ses premières heures au cœur des paysages volcaniques, elle coule non sans mal dans un bassin pauvre en eau entouré d’une luxuriante flore bronze. Je ne peux à peine plus l’identifier comme le fleuve de mon cœur.

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Le pont à Lafarre me fait passer la Loire montagnarde, les forêts opaques jonchent mon itinéraire et je gagne en altitude. Une borne m’indique que je culmine à mille mètres et le chemin tracé droit devant moi ne cessera de m’en faire gagner à chaque palier. Je ramasse un cèpe énorme et découvre quelques pleurotes enterrés que j’ajoute à ma récolte. Une amanite rouge s’exhibe également entre les mousses et je m’abstiens d’y toucher. Remontant sur mon cycle, je suis sur ma carte la ligne dessinée afin de m’amener jusqu’à la Genèse ligérienne. J’atteins Issarles dans une montée fracassante qui me scie les jambes. Sans jus, je dois m’arrêter quelques instants et retrouver de l’énergie pour continuer.  Dans une énième côte à l’approche du village du Béage, la situation du ciel se dégrade et les premières gouttes m’accompagnent alors que dans mon champ de vision, au loin, droit devant, se dévoile enfin le rocher mystique matérialisant le début de toutes les légendes ligériennes, la tanière natale du plus long fleuve de France, le Mont-Gerbier-de-Jonc.

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Sous un ciel tendu prêt à rompre, le mont noir prend l’allure d’une bête assoupie dans la vallée. Sa masse imposante toute étendue et peu élevée règne, dans un néant étourdissant, au-dessus de tout. L’atmosphère est délétère et le ciel relâche à outrance toutes ses lampées contenues comme pour me mettre en garde. La route se gorge d’eau. Je suis seul sur la voie, je reçois des pelles d’eau et suis trempé jusqu’au plus petit doigt de pied. Je trouve un refuge temporaire dans un bistro du Béage mais la nuit arrivant, je décide de me projeter jusqu’au premier village où coule la Loire, à Sainte-Eulalie. Il me faut repartir, la brume se lève et se mêle à la pluie. Mon approche est périlleuse et je pense à passer la nuit dans une chambre d’hôtes puis poursuivre mon ascension le lendemain une fois bien reposé. Lorsque je recherche un endroit pour dormir dans le village, tout est fermé ou comble. On me jauge de haut en bas, transi de froid et ruisselant d’eau mais nul ne m’accueille ou me guide à trouver refuge.

Mon face-à-face avec le colosse commence. Il fait nuit et j’installe ma frontale pour éclairer le chemin bordé de sapins et longé par les torrents de Loire. Une auberge me ferme ses portes sur la route n’ayant plus de place. Aucune chance qu’on me laisse dormir à l’intérieur cette nuit. Dans une montée nocturne et un silence glaçant, les derniers coups de braquet me font surgir au pied du Mont-Gerbier-de-Jonc. Il fait nuit et, complètement mouillé, je n’aurai jamais songé à un tel finish. Je me trouve à 1417 mètres d’altitude. Le vide m’entoure malgré la forte présence de la bosse rocheuse. Le mont paraît hostile dans cette nuit envahissante. Je ne vois rien, et seule ma lampe, sans laquelle j’errerais dans l’obscurité abyssale, m’apporte le salut. Un vent souffle et me gèle les os, cependant, il me faut monter ma tente et je m’y attelle immédiatement sur un improbable lopin de terre au pied du magistral bloc. Mon matériel est complètement trempé et je range mes légères affaires sous ma toile. Pour me réchauffer, je lance une casserole avec un peu d’huile sur mon réchaud pour cuire les champignons. J’avale le repas frugal mais ne parviens pas à le terminer, les champignons étant peu cuits. Dans le froid, je nettoie la casserole et boue de l’eau pour faire du café. Je me glisse sous ma tente et le moment que j’avais redouté arriva. J’avais déjà remarqué en cours de route que j’avais omis de prendre mon sac de couchage ainsi que ma couverture de survie lors de la séparation de mes affaires au Puy-en-Velay. C’est une belle erreur dont je me souviendrai. Je me retrouve frigorifié sur un sol caillouteux et trempé. Le vent s’écrase sur les parois de mon habitation sans que j’en ressente les effets. Ce minimum de protection me rassure. Réveillé de nombreuses fois, grelottant dans ma tente, claquant des dents, je suis dans une mauvaise posture. J’ai soudain l’idée de déplier ma carte de France et de l’étaler sur mes jambes. Tout à coup, je cesse d’avoir froid sur le bas de mon corps et parviens à trouver un peu de sommeil. Avant même que le soleil n’est pu apparaître, peu avant six heures et en ayant regardé la montre presque toutes les heures de la nuit, je sors de ma tente anéanti et range progressivement mon misérable campement.

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Toutes les photos publiées sont de l’auteur et leur utilisation est strictement personnelle. Copyright for the pictures that all belong only too me. Adrien Clémenceau

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