Épilogue : de Bouchemaine à l’Estuaire ligérien

 

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Epilogue : Les 140 derniers kilomètres de la Loire à Vélo :

Matin calme ponctué de brumes écumant le fleuve. Elles valsent sur la lisse surface répercutant les feux célestes. Les plus belles heures sont matinales quand le soleil, se levant à l’est au-dessus de la confluence, auréole les flots. La rumeur du jour se propage et les rivages moites de rosée laissent la flore s’abreuver avant que les ondes estivales cuisantes ne viennent sécher les sables imbibés. Cette journée annonce la délivrance de la source de la Loire, capturée une semaine plus tôt au Mont-Gerbier-de-Jonc, dans son estuaire atlantique. Pour ce faire, il faudra m’affranchir des cent quarante bornes séparant mon point de départ initial des côtes nazairiennes. Nous serons quatre cyclistes au départ sur la place Ruzebouc du village de la Pointe. Cyrille, cycliste aguerri a répondu présent pour rouler une partie de la matinée. Mes oncles, Patrice et Jean-Marie sont aussi décidés à faire carburer leurs montures le plus loin possible.

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La matinée est lancée quand nous prenons le départ le long des bords de Loire. Nous rasons les berges en prenant le chemin de halage alors que les hérons embusqués à la pêche font le pied de grue et que des cormorans toutes ailes déployées sèchent à la faveur des rayons chauds. Le fleuve taille le territoire laissant apparaître des îlots dans son chenal. La voie ferrée borde notre droite à même la falaise schisteuse. Celle-ci, robuste, fut néanmoins pulvérisée à la dynamite  lors de la construction du rail entre Angers et Nantes en  1851 laissant par endroits des mastodontes rocheux esseulés comme la pierre Bécherelle. Le monolithe, fameux depuis des siècles, était un point de péage des bateliers du fleuve où l’on prélevait un impôt seigneurial au droit de passage sur les marchandises.

Sur le coteau s’étendent les prestigieuses vignes de Savennières séparées en clos par les moines cisterciens au IXème siècle. Plus tard, c’est sur ces mêmes terres de la Roche aux Moines, qu’en 1214, s’affrontèrent le roi d’Angleterre Jean sans terre et Louis le Lion, futur roi de France. Depuis le sentier, seule reste une partie des murailles de l’ancienne forteresse servant à verrouiller la Loire. Le pont de la Guillemette nous oriente sur l’île de Béhuard, seule commune insulaire du fleuve, qui accueille les courses de plates en ce jour. Il est trop tôt lors de notre passage pour profiter du spectacle. Toute la journée, sur les eaux remuantes, les rameurs se feront la course à contre-courant à bord de leurs embarcations en bois. L’île est aussi renommée pour son église bâtie sur un rocher gigantesque. Au XVème siècle, sa construction fut ordonnée par le roi de France Louis XI, qui lors d’un pèlerinage à la vierge vint y déposer la cloche de la paix.

En pédalant, Cyrille me fait remarquer que ma selle est vraiment basse et que je devrais la remonter. Au fil de mon voyage à vélo, je me suis habitué à une position plus basse du fait de l’enfoncement progressif de mon assise. Habitué, je n’ai même plus conscience de corriger ma posture. Mes jambes ne sont plus tendues jusqu’aux pédales mais semi-fléchies. Jean-Marie dégaine une clé et me donne un peu de hauteur pour reprendre de l’envergure. Notre équipe reprend la route de Rochefort-sur-Loire avant d’attaquer la montée de la Corniche Angevine. Biens affûtés, nous progressons tranquillement jusqu’à l’endroit même où les frères Gasnier, pionniers de l’aviation française, réalisaient leurs premiers vols en biplan en 1908. Depuis le belvédère de la Haie-Longue, un plongeon pictural dans la vastitude de la vallée du Louet et de la Loire s’offre à nous. Cette chute généreuse du Massif armoricain, sommet angevin délicieux, donne à contempler les étendues agricoles partagées entre les eaux tourbillonnantes. Sur son dos fleurissent les vignes, mères de baies sucrées, qui feront couler le vin du Layon en cadence sur les bonnes tables. Plus bas dans un renfoncement de la falaise se trouve l’église Sainte-Barbe des mines rappelant la longue exploitation du charbon qui stimulait la vie de la corniche.

La Loire est narcissique, arrosée de soleil elle s’approprie les reflets de ses abords où s’y noient leurs images. Le pont de Chalonnes-sur-Loire nous fait gagner la grande île et ses grèves oniriques dont les sables se prélassent paisiblement des affres urbaines. Le fleuve se charge de joie, transportant les nuances estivales. Les courants allègres, se déversent avec une candeur redoutable dans une beauté muable. Chaque saison, venez et admirez, depuis l’embarcadère et voyez comment la veine tonne d’une pulsation intense et lentement dans un débit changeant chantonne. Mille maelstroms tournoient devant nos yeux et disparaissent dans une sourde et infinie mélodie. Sur une dizaine de kilomètres, la quiétude ligérienne nous mène sur un gigantesque vaisseau de nature immergé jusqu’à Montjean-sur-Loire.

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L’île se raccorde au continent par l’extension d’un pont cage et le chemin continu vers le port de la cité montjeannaise. Les barques de Loire sont amarrées sur le fleuve sage et le rivage enrichi de sculptures de fer prend l’allure d’un quai des arts. Un crocodile, un coq ou un poisson se sont réfugiés sur le pavé de la levée des mariniers. Ces animaux ferrugineux attirent l’œil du flâneur. Un autre regard mire l’horizon incertain d’un fleuve l’ayant amené outre-mer, de l’autre côté de l’océan. Derrière l’immensité salée, il y a les Amériques et les Caraïbes, qui étaient les destinations contraintes de nombreux esclaves africains qu’on emmenait au nom du commerce depuis leurs terres jusqu’aux ports négriers. Ce regard statufié et marqué au fer rouge m’amène à penser à cette facette peu contée et criminelle qui a pourtant contribué au développement de l’économie de Loire. Alors qu’on ramenait du sucre et des essences exotiques, on commerçait des hommes et femmes en monnaie d’échange. Nantes sera le dernier centre de commerce et de déportation d’esclaves jusqu’en 1831 mais aussi le plus important de France pendant un peu plus d’un siècle. Malgré le tableau lumineux offert par la Loire contemporaine en ce jour, difficile de s’imaginer les heures les plus sombres, celles-ci, invisibles mais racontées pour ne pas oublier.

Cyrille nous quitte pour retourner vers Angers. Nous nous retrouvons à trois pour continuer notre périple ligérien. Nous roulons de bourg en bourg et le fossé se creuse entre nos cycles. Patrice lâche du lest et nous l’attendons une dizaine de minutes au pont d’Ingrandes-sur-Loire après avoir longé la levée sur six kilomètres. Une fois réunis, nous marquons une courte pause devant le pont suspendu. Sur un terrain passé au rouleau compresseur, nous parcourons à toute vitesse les dix kilomètres vers Saint-Florent-Le-Vieil. Jean-Marie colle dans ma roue alors que Patrice est lâché mais nous ne nous arrêtons pas. Mon objectif est d’arriver coûte que coûte à l’océan et quand nous apercevons, outrepassant la végétation, comme paré pour une mise en orbite, le Montglone. À cet instant précis, les douze coups de midi résonnent dans la vallée.

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Un kayak avec en tête de proue un canin noir descend la Loire. Drakkar original qui aurait fait rugir de rire les hordes de nordiques implantés sur l’île Batailleuse pendant près de cent ans au IXème siècle. Curieux symbole puisque le kayak passe juste à son flanc avant de dériver sous le pont de Saint-Florent. Nous rejoignons Nicole et Jacky qui font la voiture ravitaillement et commençons à nous restaurer. Derrière nous plane l’ombre du grand écrivain ligérien Julien Gracq. Sa maison familiale donne sur le quai et reçoit chaque instant, devant ses fenêtres, les états d’âme du fleuve. Julien Gracq n’est plus, mais son œuvre vit toujours et sa demeure accueille des artistes en résidence. Sur le mont, l’abbaye se dresse sans faille envers les siècles qui passent. Sa structure imposante envoûte quiconque la découvre. En 1793, pendant les Guerres de Vendée, elle eut la fonction de prison où cinq mille Républicains y étaient condamnés à être fusillés. Lors de la traversée du fleuve, en repli, les Vendéens gagnèrent la rive droite pour échapper à l’armée bleue. Parmi les insurgés, le général Charles de Bonchamps mortellement blessé à la bataille de Cholet, invoqua sur son lit de mort la grâce à ces prisonniers. Cet acte de clémence fut immortalisé par le sculpteur David d’Angers, dont le père était un des captifs. Le marbre immortalisant l’ultime geste de l’héroïque chef vendéen se trouve dans une niche de la nef de l’abbatiale provoquant un irrépressible frisson lorsque l’on s’y rend. La cité florentaise est un concentré d’art et d’histoire entremêlé des amours et des tumultes relatifs au fleuve. Chaque passage est un éloge à la beauté nostalgique du temps qui passe, une douleur romantique. Entre une dernière goulée de bière et de petites chips, une heure s’est presque déjà écoulée et il va me falloir repartir terminer mon pèlerinage. Sous le pont à haubans, une ancienne plaque de la marine de Loire m’indique le nombre de kilomètres restant jusqu’à l’estuaire et il en reste encore cent cinq. Mes deux compagnons s’arrêtent là. Je pars pour un final en solitaire.

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J’embraye sur les vitesses et passe des sentiers de halages aux légères montées du Marillais puis de Liré. Ce dernier village, fief du plus célèbre des poètes ligériens Joachim du Bellay, se situe sur une proéminence rocheuse. C’est cette terre que le poète de la Pléiade regrettait autant lors de son séjour italien. Plus me plaît mon petit Liré que le Mont Palatin déclamait-il. La douceur angevine serait donc née à l’orée de ces coteaux dominant la veine ligérienne. J’arpente le village jusqu’à son sommet puis redescends en vitesse vers Ancenis. Dans mon dos le Maine-et-Loire et tous les autres départements ligériens. Devant moi le dernier département à traverser, la Loire-Atlantique. C’est avec l’aval du poète que je gagne la rive d’Ancenis et ses alluvions étincelantes.

Le tracé est simple et je roule à pleine vitesse, porté par un vent de dos le long de l’axe ferroviaire. La Loire est peu en vue, masquée par d’épais buissons. Cet axe rapidement exécuté me fait apparaître à Oudon puis Champtoceaux une fois le fleuve traversé. Hormis la tour d’Oudon, une brocante dominicale et les ruines de l’ancien moulin à eau trempant en amont du pont, je ne suis pas retenu. La Loire est grande, balayée par les vents. Son chenal se transforme pour fondre sur l’Atlantique. Molécules douces liées en masse tamponnent à la porte du géant océan. Sur la rive sud, les chemins ombragés et les vignes de muscadet laissent place à une morne plaine inondable sur quelques kilomètres jusqu’à Mauves-sur-Loire.

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Je roule contre la montre. Le ciel se charge progressivement, les vents ballottent l’ouate blanche éparse, les rais de lumière tapissent la robe argentée d’une Loire atlantique qui se mêle déjà aux effluves marins. Les mouettes survolent le pont de Mauves et j’aperçois stationné sur le quai un immense bus à impérial. Le 137, cuisine globe trotteuse a atterri sur le quai angulaire au pont offrant une vision curieuse des bords de l’eau. Le Routemaster rouge a quitté sa ligne cent trente-sept quotidienne pour dériver près du fleuve et se transformer en food-bus. J’en profite pour prendre un rafraîchissement. À la vitre, Manue m’annonce que l’engin a déjà effectué plus de quarante ans de service sur les petites routes londoniennes. Il était temps de lui offrir une belle retraite sur d’autres quais que ceux de la Tamise. Accolé au colosse britannique, mon vélo vintage fait figure de crevette. Celui-ci est néanmoins vif puisque depuis le départ matinal, soixante-dix kilomètres ont été parcourus. J’avale mes goulées d’orangeade et décampe du plancher pour rallier la cité natale de Jules Verne, Nantes.

Sur mon chemin, nombre de promeneurs flânent ce qui m’assure d’être proche de la métropole nantaise. Sur un millier de kilomètres les chemins peuvent être tellement calmes et vides et soudainement prisés par tous. En passant Thouaré-sur-Loire, de nombreuses îles forment le paysage fluvial. Autrefois lieu de vie de nombreux habitants elles servaient à la culture du chanvre, de l’osier ainsi que l’élevage. Seule la Loire en étirant sa robe pouvait s’inviter chez les îliens qui ne pouvaient que capituler face à la houleuse invasion. Sur les berges, le sable se fait rare et la crème de vase plus présente. En suivant la promenade sur quelques kilomètres, l’urbanisation s’intensifie. J’arrive à Nantes en longeant Malakoff.

Canaliser la pugnacité du fleuve a toujours été un des défis des Ligériens, et dans l’ensemble beaucoup de levées, de quais, de barrages, de canaux et de bras asséchés ont amené la Belle à modifier son cours. À mes yeux, Nantes excelle dans ces domaines. La Loire cosmopolite coule au travers des rives très construites parsemées de buildings en verre et de multiples ponts et remblais ayant permis la construction de routes. Je décide de passer sur l’île de Nantes. Dynamique, elle est devenue un lieu de subculture très à la mode et déjà j’entends le son bondissant d’un festival. Trottinettes, skateurs, vélos et promeneurs passent leur dimanche, insouciants, sur l’île branchée. Je retrouve Pierre et Hugo pour prendre un rapide verre. Le groupe rennais Totorro fait son sound check et éclate les décibels au ferrailleur. De voir des visages de copains et d’absorber une grosse impulsion de rock me remet en jambes. Alors que l’éléphant, machine à voyager imaginaire, propulse de sa trompe un déluge d’eau, je remonte sur ma bête de fer et me faufile dans la foule, zigzaguant comme un moustique devant le pachyderme d’acier et de bois. Sans me faire renverser, malgré le barrissement de l’animal fantastique, je prends le quai de la Fosse et m’échappe de Nantes. Il est dix-sept heures trente et l’estuaire reste à une cinquantaine de kilomètres.

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Un vent de face imparable m’accable et il devient plus intense dès lors que les rives rases ne peuvent le contrer. Je m’arrache à chaque appui sur mes pédales, agrippant le cadre,  puis je rentre dans le dur. Ma roue arrière maintenant voilée est sur le point de céder, je sens que tout mon matériel est abominablement en bout de course. Je fonce comme un possédé et aucune halte touristique ne m’intéresse dorénavant. Je veux en découdre avec l’Atlantique. Au sortir de Nantes, un cycliste super-équipé prend ma roue et me double. Je le salue et nous engageons une courte conversation. Nous roulons jusqu’à Couëron ensemble. Mon nouvel acolyte n’en revient pas quand il apprend que mon vintage a emmagasiné près de mille kilomètres. D’ailleurs il subit un vrai martyr. Son vélo est splendide et fend le vent ce qui le propulse avec une facilité étourdissante. Nous évoluons bien et échangeons à tour de rôle la position de leader. Ce super relais qui intervient pendant plusieurs kilomètres me booste alors que ma roue arrière vacille. Nos chemins se séparent et je poursuis. Dans le lit de la Loire, une maison victime d’une lente agonie est prisonnière du tentaculaire bras, piégée pour l’éternité. Enfin, je débarque au bac de Couëron pour traverser sur la rive sud, au Pellerin, avec le ferry. Mes parents et oncles m’attendaient en s’impatientant, maintenant qu’ils ne roulent plus à vélo mais en voiture, mes deux coéquipiers du matin ne sont plus sur le même tempo.

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Le bateau chargé de véhicules et passagers accoste. Aucun pont avant celui de Saint-Nazaire n’est construit après Nantes. Nous traversons rapidement la Loire aux teintes boueuses sous un ciel assombri. Cette traversée me place sur l’axe filant à Saint-Brévin-les-Pins, en face de Saint-Nazaire. Le pont étant dangereux à traverser en cycle, et d’autant plus avec des bourrasques de vent, il est plus judicieux de terminer sur les plages brévinoises. Le matin même, Cyrille m’a parlé d’un curieux monstre marin échoué sur l’estran et je m’étais mis en tête d’aller à sa rencontre. De plus, le kilomètre zéro de la Loire à vélo se trouve à cet endroit.

Alors que je pense être à moins d’une vingtaine de bornes, je découvre effaré après avoir roulé près de vingt minutes au sortir du bateau qu’il me reste en fait plus d’une trentaine. Le crachin s’est invité à la fête et la clarté diminue rapidement. Habitué au finish sur le fil, il semble que celui-ci tiendra ses promesses. Je passe dans la campagne et tombe sur une, puis deux, puis trois patrouilles de gendarmerie. Serais-je tombé dans le bastion de renégats ? En suivant le canal d’autres barrages sécuritaires sont installés et devant moi s’avance une foule unie de festivaliers. S’abreuvant de bière, ils paradent afin de rejoindre le cœur du festival Couvre-Feu à Frossay. Je me retrouve donc, seul cycliste équipé de mon casque bleu, à fendre cette marée humaine qui me regarde d’un œil louche. Un sportif perdu sur des berges à l’écart de tout et de surcroît avec une mine de camé lessivé par sa centaine de kilomètre ne peut qu’attirer la dubitation. Je ne m’incrusterai pas sur le festival où Zenzile et Ultra Vomit sont annoncés, sans regret, je longe les sentiers sans voir la Loire camouflée jusqu’à Paimboeuf.

La ville est déserte. Deux voitures gisent calcinées dans une rue. Paimboeuf a des caractéristiques de village de bord de mer apocalyptique. Maisons jaunes, bleues, rouges se succèdent sur le petit port de pêche austère. J’ai le sentiment d’avoir été catapulté en Bretagne un jour de quarantaine. Dans cette immense peinture navrée, une grande beauté solitaire s’échappe de ce bourg  témoin de la rencontre entre fleuve et océan. À la pointe de la rade, les eaux fatiguées et lentes semblent se rendre à leur destin avec résignation. Elles coulent dans une courbe s’élargissant pour se placer dans la dernière ligne droite de leur épopée géographique.

Depuis Paimboeuf, je ne fais plus qu’une bouchée des treize kilomètres me séparant du dénouement de mon voyage. La nuit tombe, les gouttes tombent, je ne suis pas tombé. Je roule comme un as, un fou las qui n’a pas triché, qui est resté fidèle à une Loire qui s’est métamorphosée de multiples fois et que j’ai du mal à reconnaître. Pourtant c’est bien elle. Grossie, battante et lucide sur son sort. Elle est prête à finir sa course folle, et nonchalante à aller s’abandonner à l’ogre salé. Elle aura bercé le cœur des Hommes et illuminé celui des poètes. Mère de toutes les cités ligériennes, bienfaitrice des êtres de ses berges, elle termine ici son long voyage. Je termine aussi ce beau voyage. Alors que je suis presque perdu, que les voitures, phares allumés, roulent vers des destinations désuètes, je retrouve ma route et mets le pied au sol.

Je suis arrivé au bout de ma quête. Le ciel n’est ni bleu, ni gris, il est blafard. Une fine bruine tombe comme pour célébrer une arrivée triomphale. Je suis face à l’océan. Un désert d’eau. Devant mes yeux, la Loire n’existe plus. Elle s’est fait assimiler mais continue sans cesse, dans un flux tendu et indestructible, depuis sa source ardéchoise à s’élancer impétueusement vers la baie. Je le sais. Symbole de l’invincible mort, squelette errant sur la grève, je vais à la rencontre du serpent d’océan. Le reptile tout en vertèbre d’aluminium, gueule ouverte, est une chimère rejetée par les vagues de l’océan. Ses formes onduleuses décharnées se confondent avec le pont de Saint-Nazaire dans le lointain. J’approche du monstre marin et m’empare de ma fiole contenant la première coulée du fleuve. Je retire le bouchon de liège et viens déverser les vingt-cinq centilitres d’eau natale. Ma Loire rencontre l’océan. Elle termine son parcours de la source à l’estuaire en passant aussi par la terre, symbolisant, somme toute, l’histoire d’une vie entière allant de sa naissance à un cheminement intense jusqu’à sa disparition. En découle de cette disparition, l’intégration vers une énergie plus grande et inexplicable. Une énergie qui s’écoule dans un océan de mystère, une union vers un autre univers, un dessein si grand que personne ne le devine sur terre.

 

FIN DES 1020 KILOMÈTRES DE LOIRE

 

 

 

 

 

 

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