Les aiguilles de Samara

-“Tu sais Andrusha, les poissons, eux aussi, ne peuvent plus voyager sur la Volga.”

C’est suite à ses mots du capitaine Evgenye Kozlov que j’assimilais une nouvelle fois l’obstacle qu’allait constituter le barrage hydroélectrique de Zhigulevsk, le plus important sur la Volga.

C’est un blocus sur le fleuve long de plusieurs kilomètres et large sur plus d’une centaine de mètres. Il est sécurisé et une voie rapide à deux embardées empruntée par de frénétiques ladas ralie les deux rives.

Vlad et Sergei me proposent une alternative.

-“Tu sais, si tu acceptes, nous allons t’aider à traverser le barrage. Nous pouvons monter ton kayak sur le toit de la Lada Kalinina et nous t’emmenerons où tu pourras de nouveau naviguer.”

Cette proposition m’embête un instant.

Ne pas aller au devant du franchissement de l’obstacle, qu’il débouche sur une issue victorieuse ou laborieuse me taraude.

Puis, je pense à la phrase du capitaine.

Les poissons n’ont pas le droit d’obtenir de l’aide, moi j’ai cette chance, je vais la saisir.

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C’est ainsi que, le Narak fermement harnaché sur les barres de toit du véhicule endémique à Togliatti, je réussi, grâce à l’altruisme de mes camardes, à gagner une Volga fabuleuse revenue à sa taille originelle.

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Une journée et demi sur l’eau allait me suffir à rejoindre la capitale de l’oblast, Samara.

Je décidais cependant de pagayer quelques heures de nuit afin de profiter de vents moins puissants, les températures elles même étant douces. Une demie lune comme seule spectre lumineux éclairait mon chemin jusqu’à Shiryayevo et face à un retour des vents, je décidais de monter le camp.

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Le lendemain, sous un soleil bienfaisant, la vision de Samara s’offrait à moi dans la courbe de Gavrilova Polyana.

Quelques gratte-ciels s’inscrivaient sur le front de la Volga, un hélicoptère tournoyait dans le ciel, des airs de city occidentale se degageaient depuis l’horizon.

En longeant les quais de la ville, j’étais helé à bâbord.

Tel un missile téléguidé, un kayakiste venait à ma rencontre.

A bord de son Storm R18, Youri, rapproche son nez de ma proue.

Il m’accueille avec un grand sourire en m’apostrophant d’un :

-“Chapka na Volga, priiiivet”.

Poignées de mains échangées, je le suis vers l’embarcadère où il m’est promis de laisser reposer le Narak.

Youri, moustache et barbichette à la mousquetaire, cheveux longs attachés en chonmage est un accro du bateau.

Son terrain de jeu, la boucle de la Volga et son chapelet d’îles tenaillés dans les bras creux du fleuve.

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Viktor et Egor, kayakistes passionnés m’accueillent et se proposent de me montrer la ville.

Samara peut se vanter, d’avoir à mes yeux, la plus belle promenade sur la Volga. Longues plages de sable tamisé, quais des sports prisés des joggers et des toutous tatoués en tous genres, parcs fourmillant de sorbiers et de marcheurs, esplanade des héros soviétiques, les Samariens semblent bien dans leurs baskets.

Samara et Kouïbyshev ne faisaient qu’un de 1935 à 1991. La ville s’était attachée du patronyme de l’ancien révolutionnaire et chef de l’armée rouge. La statue du leader trône devant le théâtre académique d’état, sur la place portant son nom, qui selon la rumeur serait, avec ses quinze hectares la plus large d’Europe.

Mon ami Manuel, en séjour à Samara lors de l’été 2018 pour la coupe du monde de football, m’écrit :

-” Quand tu seras à Samara, appelle Katia, elle pourra te recevoir.” C’est ainsi que je vais à sa rencontre.

Jeune, élégante, dynamique et branchée, Katia incarne parfaitement une partie de la nouvelle génération russe ouverte sur le monde et pléthore d’idées.

Depuis un bureau du centre-ville sur la rue Leningradskaya, elle dirige une start-up de communication de vingt cinq personnes ainsi qu’un restaurant ouvert avec une amie. Dans une semaine, elle part en Allemagne, dans un mois en Angleterre. Pas le temps de s’ennuyer, mais quand même d’en trouver un peu pour me faire découvrir Samara.

-“Les gens ont une bonne éducation ici, on a de supers universités. Pendant l’URSS, Samara était un pôle de recherche scientifique en chimie et aérospatiale ce qui a permis à la ville d’avoir de très bonnes infrastructures. En plus de ça, une discipline sportive hérité de ce temps. Tu vas voir, après-demain, je t’emmène à notre piscine soviétique avec son bassin extérieur.”

Il est dix heures du matin, je me rends à l’alliance française rue Vysotskovo.

Il y a quelques jours, j’ai reçu un message de Youlia, responsable de la communication.

-“Nous aimerions vous rencontrer et pouvoir vous écouter nous raconter votre aventure, dites nous quand vous serez dans notre ville”.

C’est dans le petit salon rouge de l’alliance, entouré d’une bibliothèque riche de tous les classiques de notre pays, que nous discutons en petit comité autour de thé, café et biscuits du voyage et de la ville de Samara.

-“Nous adorons notre Volga. En juillet, nous organisons le festival de musique Groujniky, à cette occasion, tout le monde navigue sur le fleuve. Il faudra revenir nous voir.” m’invite Youlia.

Le rendez-vous est à peine noté que les kayakistes de la ville, telle une vague déferlante, surgissent dans le salon.

-“Davaï Chapka na Volga, on va te montrer les beautés de notre territoire. C’est parti, on file sur la Volga.”

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Nous atteignons l’embarcadère et nos bateaux pour traverser la largeur du fleuve. Nos cinq embarcations naviguent entre les herbes folles et méandres isolés que seul Youri semble connaître. Nous restons ainsi quatre heures sur le dos du fleuve le plus long d’Europe, jusqu’à ce que la lumière du soleil ne viennent à diminuer.

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Le lendemain matin, la pluie s’est invitée à Samara. Katia n’a pas oublié sa promesse.

-” Il fait dix degrés dehors et il pleut, c’est la matinée parfaite pour aller à la piscine. Mais notre piscine est extérieure et n’a pas de toit. Allez, on y va”.

Construite en 1965, la piscine ouverte du CSKA est un bonheur d’architecture soviétique. Le bassin est creusé dans l’écrin citadin, depuis lequel on peut apercevoir le monument à la gloire des travailleurs aéronautiques de la seconde guerre mondiale. Un brouillard vogue sur l’eau. Elle est à vingt degrés, dix de plus que la température extérieure.

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Les babushkas dévoilent leurs plus beaux bonnets de bain, ils sont décorés et bariolés, c’est un vrai défilé aquatique.

Je file au sauna. Dans quelques heures, je reprends le chemin du fleuve, les vapeurs se dissipent et mon appétit s’accroît.

Katia m’emmène manger les meilleurs donuts de Samara. Une pause onctueuse avant de repartir sur une Volga tortueuse.

Les kayaks sont affrétés, Egor et Youri ont sorti les k-way.

-“Okay, Chapka na Volga, on va venir un peu avec toi. Regarde la haut, un aigle, c’est le symbole de la liberté, comme les vagues, c’est fort” me dit Youri.

Les aiguilles de Samara ne pouvaient retenir le temps.
Implacable horlogerie suivant la course des lumières, des levers et couchers d’astres.
Ici la montre indique une heure de plus que sur la tour clocher de la Place Rouge, deux de plus qu’à Paris.

Egor et Youri sortent les cirés, il est midi, nous nous retrouvons à l’embarcadère et il pleut.
“-On viens avec toi sur plusieurs kilomètres” dit Youri.
Egor attache sa hache à sa ceinture.
“-Moi, je te suis jusqu’à ce que la nuit tombe”

C’est décidé, il ne reste plus qu’à embarquer. Nous évoluons sur le fleuve, dans la boucle de Samara. Le fleuve doit contourner les monts Zhigulevsk qui se hissent devant lui, ce qui occasionne un intriguant méandre.
Youri se borne à pagayer à droite du chenal, c’est de là que viens le courant assure t’il.

“-Davaiii fait comme moi et tu iras jusqu’à Astrakhan” jure t’il.
Ce qu’il ne sait pas, c’est que lorsqu’on attaque les réservoirs, il n’y a plus de courant. Rives gauche ou droite, plus aucune importance, il faut prendre le vent comme allié ou se heurter à son coup de knout s’il vient de face.
Si il n’y a de vent ni de bise, alors là, ce sera une lente, très lente besogne sur les eaux léthargiques.

A Samara, il y a du courant, et nous progressons bien.
Youri s’arrête après une dizaine de kilomètres.
“- Les gars, bonne descente, je tourne à droite, je rentre à la maison, ne mourrez pas de froid.”
Egor me pose des questions, c’est la première fois qu’on me parle pendant que je rame depuis une quarantaine de jours de descente.

“- Adrien, tu écoutes quel style de musique ?”
Je ne veux pas paraître taciturne, mais ce genre de questions, je n’ai pas le temps d’y répondre. Je suis devenu obnubilé par la course au kilomètres.
“-Adrien, on fait une pause ?” me dit Egor après seulement cinq kilomètres. Je serre les dents. Allez, petite pause.
“-Adrien, tu penses à quoi quand tu pagaies, car tu n’écoutes pas de musique sur l’eau ?”
C’est une bonne question.
Je pense à plein de chose.
A la France, à la famille, aux copains, à beaucoup de choses.
Parfois je ne pense pas du tout, je regarde juste l’horizon et la côte à atteindre, je déconnecte totalement le cérébrale.

Egor est épuisé.
“Adrien, je ne vois que ton dos depuis plusieurs kilomètres. Tu vas trop vite”. S’étouffe t’il.
Je lui réponds que ça fait 45 jours que je suis sur le fleuve. C’est possible que j’aille vite.

Nous atteignons une île. Le campement est déjà installé. Des cabanes de pêcheurs sont mises à disposition des voyageurs courageux.
Je vais inspecter le territoire. Il y a même un bania artisanal. Egor n’en revient pas, c’est le lieu parfait pour passer la nuit.
“- Un travail réalisé par de braves moujiks” s’amuse t’il.
Egor s’occupe d’allumer un barbecue et je vais ramasser des écorces pour amorcer le poêle du bania. En une heure tout est prêt, nous mangeons les brochettes de poulets marinés, profitons de l’antre du bania avant une immersion dans les eaux noires de la Volga et de revenir au chaud.
Je dors dans mon sac de couchage sur un lit de fortune, d’un sommeil profond.

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Le lendemain, Egor me salut.
“- Je rentre à Samara, bon voyage.”
Je repars seul sur la Volga et mettrais deux jours à faire une cinquantaine de kilomètres. Le vent me cloue sur les rivages et je fulmine. Comment avancer ? Je sens que le cour du fleuve m’échappe, le voyage file sans moi.
Il est 20h00. Je sors la tête de la tente. L’air est tiède, il n’y a pas de vent. Je me dis que, si je n’y vais pas, c’est plié, je n’avancerai pas demain non plus.
C’est ainsi que je vais pagayer toute la nuit, de 21h00 à 6h00 du matin, en passant la ville de Syzran dans une ambiance surnaturelle, entre lumières lointaines, cargos remontant mollement le courant, loupiotes sur des bouées à l’horizon et échos des claquements des chenilles sur l’acier ferroviaire. Les sons et les fragrances sont exacerbées de nuit.

Je me repose sur les bords de l’eau, aux abords d’une station de pêcheurs. Ils m’offrent du thé, je vais faire des courses, mes affaires sèches, je fais une sieste de quarante cinq minutes sur un ponton. Il est onze heures du matin, je repars.

Aux lecteurs, je vous laisse découvrir les photos des paysages que j’atteindrai sur la route de Saratov.
Il semble que j’entre dans une forme de steppe montagneuse.
Très belle découpe du paysage. Le vent souffle fort, je décide donc de marcher de jour, je pagaierai de nuit. Faire fonctionner mes jambes qui se sont amincies pendant des milliers de kilomètres, tendues, livides, au dessus de la Volga.
J’irai aux villages de Vyazovka et ensuite de Panshino distant l’un et l’autre de quelques kilomètres depuis mon campement.
J’y verrai des personnages et y ressentirai l’isolement des villages sur le fleuve.

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Je repars donc de nuit, sous une pleine lune, à 23h00.
Nulle encombre sur le chemin jusqu’à 04h00 du matin.
Je suis dans le réservoir de Saratov.
La distance est de sept kilomètres entre les deux rives. C’est gargantuesque.
Soudain, peu de temps avant le lever du soleil, la lune passe derrière de sombres nuages.
Le vent se lève à l’ouest et me lance ses vagues.
Je navigue en m’appliquant mais en un instant, je sens le poids de mes bagages derrière moi dans l’eau, elles me freinent, je n’avance plus.
Mes sacs baignent dans les tumultes du plus long fleuve d’Europe.
J’essaie malgré tout de rejoindre une rive, peine perdue, je m’épuise, je reste aux mains des vagues sans m’en détacher.
Je saisi alors mon couteau, j’attrape la corde du pont du Narak qui relie mes affaires, je coupe.
Le tout flotte à quelques mètres du kayak, j’attrape un sac, puis le deuxième que je n’arrive pas à hisser hors de l’eau.
Il est trop lourd. Je m’arrache, mais rien n’y fait, l’idée de me renverser ne m’encourage pas à poursuivre cet exercice.
J’attache le sac au côté de mon bateau en espérant rejoindre une rive, mais la corde casse et mon matériel vire dans les creux agités.
C’est un cauchemar. Je repars pour attraper mon sac, je n’arrive pas à le saisir, il passe sous mon kayak pour quelques secondes.
Je ne le vois plus. Il réapparaît à la pointe de mon bateau, mais il sombre petit à petit, je le vois couler dans les abysses de la Volga.
Ainsi je perds des affaires adorées, des objets chéris mais aussi mon sac de couchage, indispensable dans ce voyage au long cour.

A présent, il faut relativiser cette perte et en prendre note. J’ai réussi à acheter un nouveau duvet cet après-midi, pour le reste, ce seront des souvenirs.

Voilà le résumé des cinq dernièrs jours sur le fleuve. Il est bref, je n’ai pas le temps d’entrer dans tous les détails.
Mais sachez que la Volga peut donner beaucoup, mais qu’elle sait prendre sans concession.
Ce soir, je me repose à Dubrovniyskoe, le vent souffle dehors, la Volga n’est pas encore si sage.

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2 thoughts on “Les aiguilles de Samara

  1. Bonsoir Adrien,
    Je lis à l’instant le récit de ton périple sur la Volga…bravo tu as fait quelque chose de fort
    Tant de souvenirs, de péripéties, de belles rencontres…
    Prends soin de toi en cette période difficile que nous traversons.
    Amicalement
    Christine

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