Saratov, en orbite sur la Volga

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Il semble qu’il y ait des villes plus proches des étoiles. Saratov est de celles-ci.

Je longeais l’embarcadère d’Engels, lévitant sur des eaux roses teintées de mauve à la recherche d’une rampe d’accostage.

Pendant ce temps, l’astre corail s’écrasait au-dessus du pont, afin de laisser place au crépuscule.

Les lumières du yacht club Edelweiss brillaient déjà alors que Marie et Viktor m’attendaient sur leur voilier.

-“Attrape la corde, on va te tirer sur cinq cents mètres avec le voilier” m’avertit Viktor tout en me tendant une tasse de café depuis le pont de son embarcation.

Une fois la corde nouée au Narak, je suis tracté jusqu’au port des voiliers.

La nuit est tombée. Je laisse le kayak et nous partons pour Saratov.

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Nous roulons sur le pont qui rattache Saratov à Engels. Les deux cités comptent ensemble près d’un million d’habitants.

Anciennement nommée Pokrovsk, la cité que nous quittons s’est vue renommée du patronyme du philosophe socialiste-communiste Allemand Friedrich Engels. Pendant la première partie du XXe siècle, elle avait le statut de capitale de la république socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga.

Ce titre semble incroyable, mais cette région du fleuve a accueilli des milliers d’Allemands au XVIIIe siècle venus s’établir sur ces nouvelles terres après une invitation de l’impératrice Catherine II. Aujourd’hui, la majorité d’entre eux a quitté la Russie et plusieurs générations après leur arrivée, beaucoup de familles sont retournées vivre en Allemagne.

Nous nous arrêtons sur les hauteurs de la ville. Les lumières des habitations s’étalent jusqu’à l’horizon, comme un ciel constellé.

Le soir, je suis hébergé chez Alexandre, le frère de Marie. Depuis que j’ai quitté Samara, je n’ai pas pris une douche ou dormi sur un vrai matelas. Ce confort a un goût de paradis.

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Que faire ??…

C’est une des phrases les plus célèbres de Russie.

Elle est le titre d’un ouvrage de Tchernichevsky, écrivain et penseur ayant vécu à Saratov. Ce texte majeur a participé à forger les idées du futur fondateur du parti soviétique, Lénine qui s’en est pleinement inspiré.

Que faire… C’est bien ce que je me demande. Premièrement racheter des affaires après en avoir perdu la moitié dans les eaux de la Volga. Une fois fait, je me promène avec Viktor sur les quais de la Volga.

-“Cette promenade s’appelle le quai des cosmonautes, on va marcher jusqu’à la statue de Youri Gagarine.”

Le cosmonaute russe le plus célèbre de la galaxie a étudié à Saratov et bien qu’originaire de la région de Smolensk, il avait fait de cette ville sa seconde patrie.

-” C’est un vrai héros dans toute la Russie, il est resté 108 minutes dans l’espace. Il devait atterrir au Kazakhstan, mais par un hasard incroyable, suite à un problème de direction, il a touché terre dans un champ à seize kilomètres de Saratov sur la rive gauche du fleuve.”

C’est une coïncidence inouïe, en effet.

En marchant, je découvre aussi les visages de mes héros russes. Le chanteur du groupe de rock Kino, Viktor Tsoi, ainsi que l’acteur des films Brad, Sergei Bodrov.

Tous les deux sont des étoiles filantes puisqu’ils ne vivent désormais plus que dans les cœurs des Russes.

Viktor me laisse sur l’avenue Moskovskaya et je me rends à l’alliance française.

En franchissant le pas-de-porte, c’est immédiatement un sentiment de se retrouver chez soi.

Salutations dans la langue maternelle, bibliothèque fourmillant de livres en français et on y boit aussi du café… alors que la tradition du thé règne en Russie.

Je suis accueilli par Larissa, la directrice de l’alliance, ainsi que Valentin, professeur de français.

-“Vous savez, c’est une longue histoire entre Angers et Saratov, nos universités ont bénéficié de programmes d’échanges au début des années 90”. Soutient Larissa.

Mathilde est arrivée il y a trois jours à l’alliance française et ce pour plusieurs mois afin d’apprendre le russe. Originaire du Mans, elle suit des cours à l’université d’Angers.

Puis Valentin ajoute :

-“Je suis de Haute-Savoie, mais ma grand-mère habite à Angers”.

Décidément, Saratov gravite autour d’Angers. Je suis stupéfait.

-“Demain, nous participons à une activité dans un centre de langue de la ville, tu pourrais parler de ton voyage ?” me propose Daria, elle aussi professeure de français.

Le rendez-vous est pris pour le lendemain.

En soirée, Marie, Viktor et Alexandre m’emmène découvrir le Parc de la Victoire-Park Pobeda.

À l’entrée, un avion Yak-38 flanqué d’une étoile rouge annonce la couleur.

Le site est dédié à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, la guerre patriotique. Une innombrable collection d’avions, de tanks, de blindés, tous au repos, sommeillent dans les allées.

Le chemin mène à la flamme du feu sacré puis à une colonne incrustée d’une étoile dorée et traversée par des grues sauvages métallisées.

Marie me souffle :

-“Les grues représentent les soldats tombés au combat. Ils ne sont jamais revenus, mais un poème de Mark Benes raconte que ces âmes libres devenues des grues, volent par ciel et fleuve.”

Et Viktor d’ajouter :

-“Saratov a perdu environ 300 000 combattants pendant le conflit. C’est toute la population de Engels”.

Nous faisons le tour du parc et rentrons. Depuis les hauteurs de la ville, je regarde le ciel, ni grues, ni capsule spatiale, mais pourtant, on se sent très près des étoiles.

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Le lendemain matin, je me promène en ville. Je passe faire un tour au musée Gagarine et je me rends à l’alliance française.

En fin de journée, j’effectue ma présentation devant un auditoire d’étudiant en langues étrangères. Au programme, présentation de la France et de mon voyage le long de la Loire en août 2018, puis quelques mots sur la Volga.

Une question m’est posée :

-“Si dans votre pays, la France, un jeune russe en kayak venait à descendre la Loire, serait t’il accueilli comme vous l’êtes partout chez nous ?”

Cette question directe laisse bien à réfléchir.

Je lui réponds :

-“Il y a chez les Russes une forme de spontanéité incroyable. En France, il fait prévoir une à deux semaines à l’avance… Mais j’espère que oui, qu’il serait aussi bien accueilli. Il faudrait qu’un Russe descende la Loire pour pouvoir le savoir.”

Cette question laisse à méditer et je m’endors avec.

Le lendemain matin, Marie et Viktor viennent me chercher afin de m’amener jusqu’à mon kayak. Nous prenons place chacun dans nos vaisseaux. Pour moi le Narak, pour eux le Akuna. Nous nous saluons encore à distance, les amarres sont larguées. Ils voguent à mes côtés encore quelques instants, tels des sputniks, avant de me laisser m’élancer sur la nébuleuse Volga.

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