Dans le dos, le général hiver

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Vous sentez qu’il n’y a plus rien derrière vous hormis un vent froid. Le vide. Ne vous retournez surtout pas, sur la Volga, à présent c’est l’hiver qui vous prend en chasse.

Quelques heures après avoir bronzé, torse-nu, au bord des falaises de craie surplombant la Volga, les températures sont subitement descendues.
Le vent a tourné. Il venait du sud et m’empêchait d’avancer.
À présent, il vient du nord et il porte avec lui les morsures du froid hivernal.

Dès régions que j’ai traversé, de Moscou au Tatarstan, de Oulianovsk à Zhigulevsk, toutes sont maintenant recouvertes des premières neiges. C’est ce vent-là qui vient piquer mes doigts sur la pagaie.
Il me reste pourtant soixante kilomètres à faire, seulement soixante pour débarquer à Volgograd. C’est infime, mais ça me semble tellement loin. Il faut tout d’abord sortir du dernier réservoir, de cette mer, cette vastitude aquatique dont je n’arrive pas à me dépêtrer depuis déjà une semaine.

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Après deux jours bloqué à flanc de falaise, malgré des températures au-dessus de quinze degrés, les vents avaient enfin tourné et je pouvais repartir vers le sud, poussé par le vent du nord.
Je m’arrêtais à Karavainka, un village fait de quelques maisons de bois et d’une rue centrale. Ma quête était celle de l’électricité afin de recharger mon téléphone.
Je m’engage donc à pieds dans les entrelacs de chemins de terre menant au cœur du patelin. Pas une âme. Les maisons sont abandonnées, le village n’a plus de vie, il a été déserté.
Dans la rue centrale, je croise tout de même le chemin de Nina Alexeivich.
Bonnet de laine ajusté jusqu’aux sourcils, canne à la main et pantoufles d’apparats, elle remonte la longue allée.
Je vais à sa rencontre et lui demande s’il y a un magasin pour recharger mon téléphone.

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-“Vous voyez ces centaines de maisons, et bien, nous ne sommes plus que quinze à vivre au village et il n’y aura pas d’électricité avant demain”. Me répond elle simplement.
D’après moi, demain veut peut-être bien dire dans cinq jours ou pas avant le printemps prochain.
Ici, il n’y a plus de postes, ni de magasins. Le pain est livré tous les trois jours.
L’ancienne institutrice déplore la situation du village. Trop isolé, il n’y a pas de travail.
Les habitants sont partis pour les villes ou ont mis en vente leurs datchas.

Avant de surenchérir :
-“Allez à notre source, l’eau est bonne, il n’y a bien plus que ça à prendre. Bon voyage jeune homme”.
Je quitte le village fantôme en espérant atteindre Gorny Balykley, un plus grand bourg situé à vingt-cinq kilomètres et y trouver la prodigieuse énergie électrique.

Les journées sont plus courtes et vers dix-sept heures, le soleil s’affaisse.
Je plante ma tente sur une hauteur à deux kilomètres de Gorny Balykley et je pars m’aventurer vers les habitations.
Je descends la rue Ribashkaya ( rue de la pêche) et c’est alors que je croise la route de Olga.
Elle regroupe les cinquante chèvres qui paissent devant la ferme.
Il fait déjà sombre. Je demande s’il y a un magasin pour recharger mon téléphone.
Olga me répond que le plus proche est fermé, mais il y en a un à deux kilomètres.
Je demande donc si je peux lui confier mon téléphone pour le recharger chez elle.
Elle accepte et me dit de repasser quand j’aurai terminé ma balade.
En effet, je pars explorer le village pendant deux heures, lui aussi peu animé. Je trouve le magasin et je reviens sur mes pas.

Suite à cela, je passe le portail de la maison de Olga. Celui-ci mène à un jardin fleuri ou sèchent des graines de courges sur un tamis. On m’invite à rentrer.
Rapidement, on me fait m’asseoir et je me retrouve à dévorer une soupe populaire à base de choux, le chtchi.
Le mari d’Olga, Alexandre, se présente à moi au milieu de ses quatre chats blancs.

-“Français ? En kayak ? Mais j’ai déjà entendu cette histoire à la télé il y a deux semaines.. C’est toi ?”
Je ne sais pas qui est le plus étonné des deux.

-“Tu ne dors pas dans ta tente ce soir, il y a des chacals et des loups dans la steppe, tu seras mieux chez nous”.
Je n’ai aucun argument pour refuser.
Je retourne tout de même à ma toile chercher des affaires, ne rencontre ni chacal, ni loup, et reviens.
C’est ainsi que je découvre la vie de ce couple de paysans Russes qui possèdent un cheval, trois vaches, six chats et cinquante chèvres.

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-“Tu as besoin d’aller au bania russe à présent, et oui, c’est notre salle de bain.”
C’est dans cette salle de bain à la température excédant quatre-vingts degrés que je me lave mélangeant les bassines d’eau froide et d’eau bouillante.
L’air est chaud, trop chaud, je ne sais pas comment les Russes soutiennent ces températures extrêmes. Je ne reste qu’une dizaine de minutes et je rejoins la famille avant d’aller me coucher.

Je quitte la ferme en matinée.
Olga m’offre des noix et des pommes et me dit :
-“Tu peux rester chez nous, il va faire très froid, les températures annoncées pour les prochaines nuits seront de -10°.”
Je le sais bien, mais je décide d’avancer pour sortir au plus vite du réservoir.

J’arriverai à pagayer jusqu’à Olenye.
Je resterai sur les bords de Volga pour cause de vents trop violents. La première nuit sera effectivement de -8° puis la deuxième de -10°. Le sac de couchage sera mon cocon.

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Enfin, par une journée équilibrant le mercure à zéro degré, je réussirai à atteindre le barrage hydroélectrique de Volzhsky en périphérie de Volgograd.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est d’être accueilli par le commando de sécurité du barrage.
Il est seize heures, il fait zéro degré.
Je mets le pied sur la rive bétonnée du barrage. Aussi rapidement, je vois la camionnette UAZ se garer à proximité.
Pas d’hésitation, il faut aller à la rencontre du garde.
Il me lance :
-“Vous vous trouvez sur une zone interdite de la fédération de Russie, présentez vos documents”.
J’ai les mains tellement froides que je n’arrive pas à sortir mon passeport de sa pochette.
La policière est choquée que je navigue par une telle journée de froid.
-“Je suis choquée, vous me donnez froid, comment faites vous, c’est la Russie ici, pas l’Europe.”
Ce petit cirque va durer une heure.
Le chef de la centrale, derrière son bureau, au chaud, et par l’interface de son talky-walky n’en démord pas, il veut pousser l’investigation.
Nous attendons donc la police de l’immigration. Je me change devant les gardiens et enfile des affaires chaudes.

La police de l’immigration arrive finalement.
Andrei regarde mes papiers.
-“C’est bon, tout est OK, Welcome to Russia”.
Avant de partir, des photos souvenirs immortaliseront la rencontre avec le kayakiste hooligan.
Les policiers m’aideront a transporter mes affaires et mon kayak un peu plus loin afin que je construise ma tente.
La nuit sera de -6°.

Ce matin, je suis parvenu à passer le dernier barrage hydroélectrique. Cela m’aura demandé une heure et demie de portage du kayak et de mon matériel à travers la ligne de chemin de fer, la route et les embardées de béton, de terre et de roches.

Enfin, vers quatorze heures, j’ai atteint ma cible. Au loin, portant sa lame vers le ciel, la Mère de la Patrie appelle à la résistance et à la victoire.
Aujourd’hui, au fond de mon cœur, je savoure ma victoire personnelle, celle d’avoir navigué jusqu’à une cité qui me semblait inaccessible, la ville héroïque sur la Volga. Volgograd aussi plus célèbre sous le nom légendaire de Stalingrad.

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