De la Volga aux portes de l’Orient

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Tout aurait pu s’arrêter là, à Volgograd, mais il ne pouvait en être ainsi, les flots poursuivaient leur course folle et donc moi avec eux.

Les ultimes jours de navigation devaient me mener à dévaler l’artère fluviale afin de gagner l’entêtante cité d’Astrakhan. Depuis le début de mon voyage elle est une lubie. 

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Plus qu’un rêve, un mythe, une ouverture devant les portes d’Orient. Celles qui mènent vers la Perse et le Kazakhstan, la Chine et le Daguestan.

Je dévalais donc la Volga, les mains serrées sur ma rame, déterminé à réduire la distance et les cinq-cents kilomètres me séparant de cette apothéose. Ici, il n’y a plus l’effet des réservoirs.

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Le fleuve retrouve son indépendance, sa fougue et dessine de voluptueux méandres dans lesquels viennent se lover d’innombrables îles au sable fin.

Le paysage est celui du fleuve sauvage qui n’a pas été endigué.

J’y aperçois des pêcheurs rêveurs, des chevaux affranchis et de multiples pygargues à queue blanche sillonner le ciel.

Je dors sur les plages et je décampe tôt le matin. C’est tout comme si le courrier du tsar était dans ma poche, rien ne doit m’arrêter, ni plus me retarder.

 

Les journées offrent désormais moins de dix heures de lumière, il faut naviguer, naviguer sans cesse.

La météo est en alternance, l’épais brouillard matinal laisse place au soleil et c’est ensuite les nuages qui s’imposent dans la toile céleste.

Un matin, en aval de la ville d’Akhtubinsk, un kayakiste arrive à ma rencontre.

Maxime a suivi mon voyage et m’avait écrit :

-“Quand tu navigueras dans les eaux d’Akhtubinsk, je veux venir avec toi, et mon chien Gogha aussi, pour les trois-cents derniers kilomètres.”

J’avais simplement répondu que je serai là, mais que ma cadence de pagaie serait outrancière. Ce n’est pas une balade, ce sont des marathons quotidiens.

Nous descendons progressivement sur le fleuve, mais rapidement, l’écart se creuse entre nos deux bateaux, je m’éloigne à grand coup de rame et Maxime ne suit plus.

Après que nos proues soient de nouveau réunies, il me dit:

-“File, tu es trop rapide, j’essaierai de te rattraper ce soir au camp.”

Pas de temps de tisser une nouvelle amitié sur le fleuve. J’exécute ma besogne, je file droit et Maxime ne me rattrapera pas.

 

J’atteindrai Nikolskoje, puis le lendemain, Tsagan Aman.

En étudiant la carte de la Volga, je découvre qu’une enclave vient s’insérer sur le fleuve et cela même au beau milieu du territoire de la région d’Astrakhan.

C’est une enclave de la région de Kalmoukie et la petite ville se nomme Tsagan Aman. Ce doux nom signifie “Bouche Blanche” en langue Kalmouk. Tsagan Aman est la seule cité Kalmouk sur la toute vertigineuse Volga, je ne resiste pas d’y débarquer.

A peine ais-je eu le temps de mettre pied à terre qu’une Lada s’arrête devant le Narak.

Deux hommes sortent du véhicule et m’interpellent :

L’un me dit :

-” Je m’appelle Erdin, bienvenue en Kalmoukie, nous t’avons vu avec ton kayak depuis les rives du fleuve, d’où viens-tu et as tu besoin de quelques chose ?”

Je lui répond que je suis français et lui demande si il y a un magasin à Tsagan Aman.

Erdin me tend sa main :

-” Français? Comme Youri Djorkaeff.

Tu sais qu’il est Kalmouk. Ici il y a un magasin, monte dans la voiture, on t’y emmène.

Une fois installé, le copilote d’Erdin se tourne vers moi et s’exclame :

-” Je m’appelle Badma, aujourd’hui c’est samedi “vykhodnoe”, on travaille pas, tiens prends une bière, quand on travaille pas, on boit de la bière.”

Ainsi je pars avec mes deux nouveaux associés en laissant le Narak à quai. Ils m’emmènent à la cafétéria du village et Badma ajoute :

-” Tu es en République de Kalmoukie, tu dois goûter à notre cuisine traditionnelle.”

Après avoir navigué quarante kilomètres, je ne le contredis pas.

C’est ainsi que sur la table apparaissent bouillon de mouton, boureks, beryougi et boulettes de poisson. Le thé noyé de lait, de beurre et saupoudré de sel ajoute la touche finale au banquet. Le tout sera dévoré par le voyageur affamé sans froncer le sourcil.

Les Kalmouks sont connus pour leur hospitalité. Ce peuple installé dans les steppes russes du bassin de la Volga depuis le XVII ème siècle retrouve ses origines au sein de l’ethnie Oïrats issue des steppes mongoles.

Suite à une scission au sein de la communauté Oïrats, les ancêtres de mes camarades s’installèrent sur cette nouvelle terre. Au XVIIIème siècle, beaucoup retourneront vers leurs territoires historiques. Ceux qui ne feront pas le voyage de retour s’autoproclameront “Kalmouks”, c’est à dire “Ceux qui sont restés”.

Ceux qui sont restés ne veulent pas que je parte si vite et m’emmènent découvrir le temple de leur ville. En effet, la religion pratiquée est celle du bouddhisme tibétain, amenée par le Khan Ayuka lorsqu’il franchit les berges de la Volga lors de l’exode.

Depuis ce temps, elle perdure et fait des Kalmouks le seul peuple bouddhiste installé dans l’espace géographique européen.

En tournant les moulins à prières du temple de Tsagan Aman, puisse l’esprit de Bouddha m’apporter paix et sérénité jusqu’à la fin de mon voyage.

Évidemment, je suis invité à rester dormir chez Badma, mais cette fois, je décline l’invitation et décide de poursuivre la navigation, en effet, la soirée promet une journée compliquée pour le lendemain et je n’ai pas de lieu sécurisé pour le Narak.

Je quitte la Kalmoukie comme j’y suis arrivé, par le fleuve, poussé par les vents sacrés de la grande Russie.

La suite de ma route sera faite de trois journées pour parfaire les cent-soixante kilomètres jusqu’à Astrakhan.

Je joue du territoire, navigue entre le lit majeur et les bras mineurs, contourne les îles, m’enfonce dans le brouillard et me fait souffler au gré de vents déroutants.

 

Le soixante-dix neuvième jour, sur un miroir d’eau, le visage d’Astrakhan se dessine, les soixante-quinze dernières bornes se brisent une à une sous les éclats rageurs de mes pales avant que la nuit ne m’enveloppe dans un voile de brume. J’écume les eaux, devant la pointe du Narak, la Volga est acculée.

Enfin, sous les yeux scintillant des cargos, dans le secret des brumes d’un soir, la distance est réduite à trois mille six cents kilomètres. La distance est brisée.

Ce soir là, je glisse en Astrakhan.

 

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