3690 kilomètres en bout de souffle

Et je glissais donc en Astrakhan, dans une nuit d’encre où seuls les phares des cargos, dans une purée de pois, venaient à baliser le chenal jusqu’au centre de la ville.
Sur la rive droite, je recevais un signal, le faisceau d’une lampe.
J’étais arrivé à un embarcadère et Maxime et Richat venaient me sortir de l’eau.
Suite à notre rencontre à Akhtubinsk, Maxime et son fidèle compagnon canin Gocha n’avaient pas pu me rattraper au bivouac. Maxime m’avait écrit :
-” Une souris a attaqué mon kayak, l’a troué, j’ai du le réparer. J’ai navigué jusqu’à Tsagan Aman, puis, finalement Richat est venu me chercher en voiture pour me conduire à Astrakhan”
Il avait ajouté que, quand j’arriverai à mon tour, il serait là pour m’accueillir et m’ouvrir directement la porte qui mène aux vapeurs du bania russe. Nous transportons le Narak à pied jusqu’à la maison de Richat. Celle-ci jouxte la Volga et après avoir pris une douche, enfilé des affaires sèches, mangé le plov préparé par Louiza, la femme de Richat, nous filons pour rejoindre les chaleurs du bain russe.

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Le Russe ne conçoit pas une vie sans bania. Dans toutes les campagnes de Russie, de Kaliningrad à Petropavolvsk, de Mourmansk à Vladikavkaz, vous trouverez le foyer qui vient réchauffer le Slave.
De même c’est un lieu de réunion dans lequel il convient de porter des toasts, de s’abreuver de bières et de croquer des poissons secs, le tout en alternant les entrées et sorties entre une cabane dont la température excède les cent degrés et un bain d’eau froid qui vous glacera les os.

Dans cet environnement où les pores de votre peau sont ouverts à l’extrême, il est de coutume de se faire flageller par un fouetteur, qu’on pourrait qualifier de bourreau.
Celui-ci, vous ordonne de vous allonger, nu de préférence, sur la banquette de bois chaude du bania. Il saisi un bouquet de feuilles de chêne sèches trempées dans de l’eau tiède qu’il agite dans la pièce entraînant immédiatement la surchauffe de l’air.
Suite à cela, sans aucune pitié, sans vous demander votre avis, il vous assène de lourds coups de ce bouquet artisanal qui vient vous claquer les bras, le dos, les fesses, les jambes et les doigts de pieds jusqu’à ce que vous imploriez votre tortionnaire d’arrêter, ce qu’il est en droit de refuser. Une fois libéré, vous plongez dans le bassin froid.
Ainsi votre corps est chargé d’une énergie nouvelle, votre sang circule comme le virulent torrent frais d’une montagne et votre cœur, s’il bat encore, bat comme le fer chauffé d’un étalon.
C’est le sort qui me sera promis.
C’est ainsi que je fais connaissance avec mes nouveaux camarades à Astrakhan.

Le lendemain, je retrouve Maxime accompagné de son ami Viktor aux portes du Kremlin de la cité. Il a appelé le correspondant d’un média local qui arrive avec la clé de la tour clocher de la cathédrale de l’assomption.
Viktor me tape dans le dos :
-“Ça va? Tu t’es remis des cents coups de de feuilles de chêne de ton bourreau ?
Je fais signe de la tête que oui.
Viktor travaille sur les plateformes de gaz au large de la mer Caspienne.
Astrakhan a vu s’installer les sièges des géants pétroliers hors des murs de son Kremlin. Gazprom, Lukoil ou Schlumberger convoitent l’or noir liquide.
L’autre or noir de la mer Caspienne, c’est le caviar.
Viktor me dit :
-“Quand on était enfant en URSS, on nous donnait du caviar à la louche, ça ne coûtait rien et on n’en voulait plus tellement nous en étions gavés. Aujourd’hui, ça coûte une fortune. Si tu achètes cinquante grammes d’œufs d’esturgeon, prépare deux-mille huit cents roubles, soit quarante euros. C’est une seule cuillère, tu imagines ? ”

Je bascule la tête vers le ciel. Mon regard m’entraîne vers le sommet de la tour clocher du kremlin qui culmine au dessus des quatre-vingt mètres.
-” Davaï, on y va ? ”
Allez, c’est parti. Nous montons une à une les milliers de marches de l’escalier en bois qui épouse les parois de la tour. A chaque étage, une nouvel escalier, toujours plus petit que le précédent, s’invite devant nous.
Une fois parvenu au sommet de cette citadelle du vertige, la vue donne directement sur la Volga.
Au centre de la tour est installé un balancier mécanique de l’époque tsariste, électrifié depuis, il continue sans fatigue à marquer les heures d’Astrakhan.
Maxime me pointe du doigt la Volga et m’annonce :
-“Tu vois c’est notre nouveau pont puis deux kilomètres plus en aval, c’est le vieux pont. Ensuite c’est le delta de la Volga. C’est par là que ton chemin va se poursuivre”.

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Et en effet, ma route n’est pas terminée.
Je visiterai Astrakhan et ses quais, son marché aux poissons ainsi que ses rues accueillant les anciennes maisons de marchands. Mais mon chemin devait se poursuivre le lendemain.
Avant cela, Richat appelle un de ses amis, un autre kayakiste aussi nommé Maxime.
Richat me met en garde :
-“Le delta de la Volga est un labyrinthe, tu ne peux pas prendre un chemin hasardeux au risque de te perdre. Les cartes montrent des chemins qui ont pu changer et en réalité, il y a énormément de scirpus et de roseaux. Une fois là-bas avec ton kayak, tu ne vois plus au dessus de l’horizon. ”
Maxime arrive et me convainc que la route que je souhaite prendre n’est pas la plus évidente. Je voulais m’aventurer vers Somosdelka, l’ancienne cité du royaume des Khazars et sortir à Gandurino pour rejoindre la mer Caspienne. Maxime me montre une carte satellite.
-“Ici, ce sont des marécages et des étendues de scirpus. Je me suis déjà perdu deux fois. Ce sont de grandes zones humides, tu ne peux pas planter de tente. La dernière fois, j’ai du dormir deux nuits dans mon kayak.”
Suite à cela. Je décide de suivre la route la plus classique. Celle qui me mènera au village de Vyzhka. Un des derniers villages du delta a la sortie du canal Volga-Caspienne.
Maxime ferme la carte satellitaire et me dit :
-” Il te reste exactement cents-six kilomètres. Quand tu seras là-bas, je viendrai te chercher pour te ramener à Astrakhan.”

De nouveau, je partais sur le fleuve avec l’espoir de sortir du delta et d’atteindre Vyzhka. L’éblouissante lumière d’Astrakhan m’accompagnait et je passais les deux ponts ainsi que les nombreux bateaux à quai. Les pavillons Iraniens côtoient ceux des Russes et je m’engouffre dans les portes d’Orient. La Volga s’est rétrécie et le courant m’aide à atteindre le village de Trudfront et d’y installer mon dernier camp.
A ce moment, je ne suis plus qu’à trente-trois kilomètres de Vyzhka.
Les derniers souffles du fleuve me porteront face aux fortes expirations éoliennes. La dernière journée est un baroud d’honneur contre vents et vagues, jusqu’au bout la Volga semble regrouper ses forces pour ne pas m’en laisser sortir.
Vers midi, aux abords du village de Zhitnoye, une assemblée de pêcheurs me regardent arriver. Ils rangent les filets pour aller déjeuner.
-“Viens manger avec nous, la soupe Oukha est prête. Regarde tout ce qu’on a attrapé, tu auras assez à manger.”
En effet, sandres et brèmes tout juste pêchés sont entassés dans les casiers.
Tout comme les chats et chiens alléchés, j’approche de la marmite fumante.
-“C’est une soupe de perche, prend un bol et mange, tu as l’air frigorifié.”

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J’avale la soupe ainsi que le thé et les gâteaux qui seront servis. Les pêcheurs immortalisent par des photos la rencontre avec le voyageur et en quelques coups de pagaie je navigue vers le canal de la Volga Caspienne.
Il est seize heures, je cherche la sortie du canal qui me mènera à Vyzhka.
Si je continue tout droit, je trouverai la mer, mais il n’y aura plus de côte pour revenir. Les vents sont puissants et je bataille pour gagner chaque mètre. Soudain, une équipée de pêcheurs me suit du regard.
Ils referment les filets et rangent les poissons, le soleil se couche lentement.
Le chef se rapproche pataugeant dans les eaux froides grâce à sa cuissarde.
-” Prochaine à droite dans les scirpus, tu es bientôt arrivé.”

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J’emprunte ce canal fait d’herbes hautes, de scirpus et de roseaux.
Le soleil couchant envoie des teintes ocre et orangée, le vent s’est calmé. Je ne vois pas l’horizon, je navigue en suivant ce petit bras. Un bateau passe à un croisement. Il me pointe la direction de Vyzhka, toujours invisible, perdue dans l’épais rideau végétal.
Soudain, je sors de cette jungle et perçois devant moi l’ouverture vers la mer Caspienne, qui en réalité est le plus grand lac du monde, et sur ma droite le village à atteindre depuis lequel pointe le phare érigé par Pierre le Grand.
Devant moi, s’ouvre les chemins légendaires de la route de la soie, des caravansérails, ceux parcourus par Afanassy Nikita jusqu’en Inde ou Stenka Razine pour gagner la Perse. La Volga rejoint le lac Caspien pour s’offrir cette nouvelle aventure.


La nuit tombe enveloppant avec elle tous les kilomètres parcourus, je ne peux pas aller plus loin. La côte devient une zone frontière vers laquelle il n’est pas toléré de naviguer sans autorisation. Seul le phare de Vyzhka brille forcé de reconnaître que, des collines de Valdaï au delta de la Caspienne, un Narak français est passé entre les griffes du général hiver. En cette fin de journée, je rejoins Maxime à Vyzhka. Nous démontons le Narak et rencontrons à Astrakhan.
Ce sont 3690 kilomètres parcourus en quatre-vingt deux jours, un long cours de la source à l’estuaire. L’itinéraire d’un mec qui y aura placé quelques kopecks.

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