Volga, la fable des collines de Valdaï

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Vous vous dîtes que la Russie est une terre non-hospitalière. Vous ne croyez pas pouvoir en revenir sans passer par la case Goulag ? Vous craigniez de tomber entre les pattes d’un ours armé d’une kalachnikov ? Et pourtant, la tradition de l’accueil est inhérente à ce que l’on prénomme “l’âme russe”. Entrez prudemment et vous serez accueilli exceptionnellement

C’est dans le calme d’une campagne périphérique à Moscou que la première porte du séjour s’ouvre pour m’offrir le repos. La poignée est tournée par Kirill qui me laisse m’installer dans la datcha familiale. Je suis arrivé à Friazino, au nord-est de la capitale russe. Pendant deux jours, le temps est consacré à la concentration, au rassemblement du matériel et à l’étude des cartes avant de m’infiltrer dans le territoire.

Kirill regarde la cartographie russe et rêve des grandes étendues.
En 2010, il avait descendu deux mille sept cents kilomètres de la Volga. Plus tard, il a pagayé sur les fleuves sibériens,  la belle Angara, l’interminable Lena, l’immense Inesseï, la mystérieuse Olekma.
Il est un aventurier russe. Ce concept n’existe pas dans le pays et il essaye de le démocratiser. L’aventure n’étant pas autorisée à l’époque soviétique, chaque citoyen étant un rouage de la machine communiste, il devait contribuer à l’effort économique et partir en balade pouvait être interprété comme une désertion.

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Il n’était pas impossible que Kirill décide de sortir la pagaie afin de m’accompagner, mais cette fois,  il ne s’engagera pas sur les flots avec moi. En revanche, il met en place mon transfert jusqu’à la source du fleuve située à Volgoverhovye. Il faut compter huit heures de route depuis Moscou. C’est Anton, un pompier de Friazino qui conduit tout du long, un vrai héros russe. Tout d’abord, nous devons nous faufiler pendant deux heures dans le terrible trafic moscovite, prendre la direction de Tver puis suivre Torjok, nous enfoncer dans les zones forestières afin de quitter l’asphalte pour la terre, puis le sable comme seule piste. Nous atteignons la source de nuit, à vingt-deux heures trente.

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Je monte le campement dans les bois à une embardée de la genèse d’un mythe, le berceau de la Volga. Il est interdit de camper dans cette zone naturelle, je prends le risque d’être un “aventurist” à la russe… un baroudeur hybride à la fois touriste et intrépide, un individu qui voyage dans l’illégalité. Kirill et Anton, eux, sont repartis à Friazino dans une nuit d’encre. Un aller-retour express d’environ quinze heures. Il n’y a peut-être qu’en Russie qu’on peut voir ça ? Autour de moi s’écoule la nuit sous une myriade d’étoiles. À quelques pas, le filet d’eau au destin légendaire étincelle. Il naît ici, sur cette terre, et va dévaler de toute sa puissance le sol des Russes sur plus de trois mille six cents kilomètres.

Sur un rocher ancré au sol est gravé un texte en langue russe :

обрати взор свой на Волги исток! Здесь зарождается чистота и величие земли русской.
Здесь истоки души народной храни их

Tournez votre regard vers la source de la Volga! Ici naît la pureté et la grandeur de la terre russe.
Ici les origines de l’âme du peuple sont gardées

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La nuit passe et je me réveille. Le ciel s’embrase dans la lointaine Russie, il n’en fallait pas plus pour faire vibrer les ondes des eaux tranquilles.
Pas besoin de bâton de sourcier pour en trouver le puits, mais il n’y a pas foule ce lundi matin, l’endroit est loin du tumulte. Je suis seul devant l’église de la transfiguration qui bronze sous le soleil naissant.

Coincé au milieu des forêts, il me faut trouver une voiture pour rejoindre le lac Sterj, à quinze kilomètres de Volgoverhovye. J’ai demandé aux trois personnes du village. Personne ne peut m’aider. À dix heures, Evgenye, qui est le propriétaire d’un chalet à souvenir proche du monastère passe chercher des cartons de reliques. Je l’interpelle et lui explique de m’emmener à Moseyeyvtsy, sur les bords du fleuve. J’empile mes affaires dans le coffre de sa guimbarde et prenons les routes cabossées à travers bois. Le commerçant me laisse sur le rivage. Pour le remercier, je lui achète quelques magnets imprimés du dessin de la source. Enfin sur place, il me faut assembler le kayak. Une fois le Narak monté, l’euphorie me prend, je suis sur le grand bassin, seul maître à bord de mon embarcation.

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Le vent m’arrive de face, mais les températures sont douces en cette fin de mois d’août. La sensation d’être sur l’eau en sachant que des milliers de kilomètres s’offrent à moi est une pensée étourdissante. Ce sont les premiers moments, je glisse sur un fleuve grandiose et cela peut durer pendant des mois. Depuis son ruissellement, en partant de la source, la jeune Volga se transforme en une série de lacs formant des grandes étendues que l’on nomme “réservoir supérieur”. C’est sur le lac Sterj que je commence à pagayer puis dans un premier rétrécissement, en passant des herbes hautes, j’accède au lac Vselug. Depuis l’horizon, des bulbes s’élèvent dans le bleu du ciel, ce sont les silhouettes fantasmagoriques de pieuses constructions ayant résisté aux affres des siècles. L’église Saint Jean-Baptiste, bâtie en 1694, toute flanquée d’un robuste bois réverbère sa coupole d’argent depuis sa cime haute de quarante-cinq mètres. C’est une vision d’un temps révolu, dans un écrin de nature emplit de solitude, je vogue dans une Russie défiant le présent.

Un chien aboie et ne me prend pas en sentiment, il voudrait me croquer. Par chance, il est attaché, je débarque non loin du cabot. Devant moi, une grande bâtisse en bois, chic, construite pour des voyageurs de la région de Moscou, me motive à m’arrêter. Mon estomac gargouille, après quelques heures de sport, je rêve déjà d’un repas. Un pêcheur peu distant me fait signe qu’à l’intérieur, je trouverai de quoi combler panse et pensées. Pelmenis, bortsch accompagné de smetana et thé au citron me remettront d’aplomb. Il me reste à traverser le lac Vselug puis celui de Peno. Dans la torpeur du jour vêtu de pourpre, j’observe les pêcheurs regagner les rives avant que la nuit ne finisse par tout englober. Je multiplie les coups de pagaie armé de ma lampe frontale et finalement de trouver une rive clémente pour y planter ma tente.

 

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Cette première nuit sur le fleuve, j’ai réussi à trouver une bande de terre pour m’installer. Les rives inondées ainsi que les berges couvertes d’herbes denses n’ont pas facilité ma recherche. À l’aube, je sursaute au bruit d’un véhicule approchant de ma toile. Dans un brouhaha, ce sont des pêcheurs qui arrivent en Lada Niva. Il me salue sans vouloir me déranger, préparent leur chaloupe, enclenchent le moteur et filent dans le tableau pittoresque qu’offre le lac Peno. Le temps s’est couvert, le vent envoie des bourrasques et une fine pluie se mélange au fleuve. Je couvre la distance du lac Peno puis j’engage la pointe du Narak dans le lac Volgo long d’un trentaine de kilomètres. Le pont de mon bateau brise les vagues et je fonce comme une furie. Je sais qu’au bout de cette immensité, la construction d’un barrage viendra changer la morphologie de la Volga en réduisant son cours en le fluidifiant jusqu’à Rjev. Des pêcheurs me zyeutent incrédules, je surprends un homme nu au détour d’une courbe, puis j’entrevois le pont de Selishche qui symbolise la voie de sortie de ces grands réseaux de lacs naturels.

Quelques kilomètres plus loin, un barrage hydroélectrique de petite taille m’oblige à effectuer un portage sur une centaine de mètres. Cet obstacle créé en 1845 est le premier barrage hydroélectrique construit sur la Volga, au total ils sont neuf à obstruer le chenal. Détruit par l’Armée Rouge pendant la seconde guerre mondiale, il est reconstruit en 1943 et permet de faciliter le déplacement des bateaux entre Rjev et Tver. Le lieu est sous surveillance, mais les gardiens semblent plus concentrés à attendre que le poisson morde à l’hameçon. Je passe l’infrastructure pour gagner une Volga vigoureuse, dynamisée de ces nouveaux courants.

 

L’immensité laisse place aux courbes sinueuses et juvéniles du fleuve dans un écrin de forêt remarquable. Je dérive en respirant les essences de bois verts et de pin embaumant l’air frais. Enfin, avec une présence humaine très limitée, le cours de la Volga m’amène au grand bourg de Selizharovo. Un trio de gamins jouent aux cartes sur le bord de l’eau.

-“пошел ты !!” ( Pashol ti ) s’enflamme l’un des gosses en balançant ses cartes sur l’herbe ! Ses potes se mettent à rire. Il vient de perdre au jeu du Dourak, c’est donc lui l’idiot. Ils regardent mon navire passer à leur niveau. Je leur demande s’il y a un magasin près d’ici. Ils hochent de la tête et m’indiquent la berge à une dizaine de mètres. Ils se lèvent et courent afin de m’accueillir alors que je sors de l’eau. J’amarre le Narak et prends mes papiers, mon argent ainsi que ma pagaie. Je laisse le bateau accroché à un ponton de fortune et escalade quelques marches pour rejoindre le chemin. Les garçons m’attendent et m’accompagnent jusqu’au “Produkti Magazine”, le supermarché. Ivan, Andreï et Alexandre sont des gars du village, ils ont onze ans et tuent le temps. Ils me demandent d’où je viens, m’annonce qu’il reste une semaine de vacances d’été avant de reprendre l’école. Le temps de faire mes achats, ils patientent dehors et une fois sortis de l’échoppe, ils me suivent jusqu’au fleuve en grignotant des graines de tournesol, les fameuses semichkis.

-“C’est meilleur que de fumer ou que de boire de la vodka” me place l’un des jeunes garçons.

Je ne peux qu’aller dans son sens.

En peu de temps, je suis de nouveau sur l’artère et les bambins se sont assis sur l’improbable pont de singe reliant les deux rives. Ils me regardent, stupéfaits, ramer sous celui-ci tout en dévorant leurs graines. Le spectacle du voyageur disparaissant sur les courants de la Volga devait être assez intéressant pour rameuter une petite troupe de locaux sur la passerelle. Je m’éloigne avec des éclats de rire amusés dans le dos.

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Les reflets du paysage portés par le fleuve se réverbèrent aux miroirs des hommes. La Volga juvénile suit son chenal méandreux pendant que ses berges soumises par les sapins, pins, bouleaux, sorbiers ne laissent peu de place à l’établissement de villages. L’endroit est peu fréquenté, pas de route, peu de pont, d’anciennes églises en ruines et de temps à autre, des groupement de maisons en bois.

Les seuls visages, sont principalement ceux des pêcheurs, plus affairés à fixer leurs bouchons que de s’étonner devant un kayak passant en trombe.
Je vais à la rencontre de quelques-uns de ces spécimens attachés aux rives. Ils ne s’aventurent pas sur l’eau, ils hameçonnent ceux qui y passent. À moi de faire attention de ne pas me faire asticoter.

Au cœur de cette nature brute, vous trouverez le bonheur dans l’inattendu des rencontres, à travers des paysages qui s’ouvrent sur de nouveaux horizons lors du passage d’une boucle du fleuve et des parades de lumière entre l’eau et le ciel.

En descendant le courant, je rencontre un technicien sur une bouée gonflable attachée à un câble. C’est Alexandre. Il est ingénieur d’une société de forage qui doit installer le gaz dans un village. Et oui, quand je parle des reflets des paysages et du miroir des hommes. C’est une réalité de la dureté de la vie dans les campagnes isolées du XXIe. La nature est rude et le renvoie aux habitants qui souhaitent la côtoyer. Après un bavardage rapide, il remonte le câble pour que je ne m’y entrave pas. Je passe en dessous continue la conversation à contre-courant. Le travailleur m’explique que cette périlleuse besogne va encore durer des mois, il faut creuser un tunnel de quatre-vingt-dix mètres de profondeur sous le lit du fleuve pour y passer les tuyaux. Vies intrépides d’anonymes héros du fleuve.

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En longeant les côtes verdoyantes, vous hallucinerez en apercevant des villas exorbitantes entourées d’une rase pelouse fraîchement coupée par une escouade d’Ouzbèques. Ces tendres bougres, équipés de débroussailleuses, ne recevant probablement que quelques kopecks de la poche d’un oligarque maniaque évoluent en groupe et m’observent peut-être avec l’envie, eux aussi, de foutre le camp. Vous verrez des hommes et des femmes qui pêchent de l’aurore au crépuscule. Au milieu des vergers regorgeant de poires et de pommes, vous verrez des amoureux de nature qui contemplent la beauté furieuse du fleuve. Vous verrez des églises aux couples scintillantes et occasionnellement détruites au cours des âges ainsi que des villes martyres élevées au rang de cités héroïques. C’est le cas de Rjev, occupée par les troupes Nazies et libérée lors d’une terrible bataille en 1942. Sur son pont, les briscards le sourire aux lèvres ajustent les lignes et attendent l’incertain butin.

En quittant Rjev et ses tanks décorés de fleurs, je zigzague dans les formes d’une Volga serpentine et pose pieds dans l’ancienne Zoubstov. Aux confluences du grand fleuve et de la Vazouza, la cité fondée en 1216, préserve son âme ancestrale dans une tranquillité immuable. La première fois que j’ai vu Zoubstov, c’était à travers les photographies polychromes de Sergeï Prokoudine-Gorsky capturées il y a cent ans.  De cette sérénité statique transmise par les clichés, je retrouve cette onde de paix qui rejaillit dans le présent. Pas de bruit, le calme de l’eau, les pécheurs sur la rive et l’instant de la rêverie d’onduler sur le fleuve. Le temps aurait pu ne pas évoluer. Ce pourrait être la définition du bucolisme, de pénétrer dans un paysage champêtre déjà entrevu dans une vieille carte postale et enfin d’y progresser soi-même.
Profitant d’un temps clair, je mouline entre les berges, mon kayak glisse, je ne m’arrête plus. Alors que le soleil envoie ses derniers rayons et que je passe devant le village de Rodnya, une femme sur le rivage me crie “помогите пожалуйста”, aidez moi !!
Elle manque de tomber dans la Volga en voulant rattraper son filet de pêche. Sur l’eau et avec le courant, je pense à un serpent qui se dirige vers moi, c’est en fait la tête de bois de son piège qui est parti loin dans le courant.
J’arrive à l’attraper et je lui ramène. La femme s’appelle Youlia et elle m’invite à la rejoindre, ainsi que son mari Kolia et leur ami Evgenye, dans la datcha qu’ils habitent.

Je débarque et nous transportons le kayak jusqu’au jardin de la belle maison en bois.

Evgenye m’annonce : “J’habite à Saint-Petersbourg, j’ai fait construire cette maison il y a deux ans, je viens m’y reposer et y invite des amis. Prends une serviette, voilà la salle de bain, tu peux te doucher et tu dormiras ici ce soir”.

Une fois propre et vêtu d’affaires chaudes, je rejoins mes hôtes dans la petite cuisine.

Youlia me prie de m’asseoir et me dit :

“Nous sommes à dix kilomètres de Staritsa, il y a un magnifique monastère là-bas. Demain, je te le ferai visiter. Mais avant que préfères-tu boire ? Champagne ou vodka ?”

Les hommes se servent de la vodka et Youlia ouvre le champagne russe.
Nous portons les premiers toasts pour faire connaissance et les suivants au nom de l’amitié. C’est mon quatrième jour sur le fleuve et ma première nuit chez l’habitant. Celle-ci arrive d’une façon spontanée et altruiste, par le simple plaisir de la rencontre. Je m’endormirai heureux, comblé de nourriture et d’alcool, enseveli sous les couvertures au lieu de dormir dehors dans l’humidité promise par une nuit sur la berge. Le lendemain matin, Evgenye me prépare des sandwichs pour la journée à venir, me fait bouillir des œufs et m’aide à transporter mon kayak jusqu’à la rive. Il me salue et m’invite de nouveau à revenir et en été de préférence. Une fois dans le bateau, il me pousse jusqu’à ce que je puisse exercer mes mouvements de rame. Je le vois s’éloigner de moi plus le courant me porte. Youlia, qui est restée dans une autre datcha du village m’attendra d’ici deux heures dans la prochaine bourgade, à Staritsa, pour me faire découvrir le monastère.

C’est au sixième jour de mon voyage que j’atteints la ville de Tver. Après avoir pagayé un peu plus de quatre-cents cinquante kilomètres, une courte pause pouvait être la bienvenue. Une des raisons qui m’oblige à faire une halte est le lien qui me lie à cette cité. En 2012, je travaillais pour un réseau de villes jumelles. Je m’étais rendu en Allemagne, à Osnabrück pour y développer le jumelage avec ma ville natale Angers. Il se trouve que Tver est aussi une ville jumelée avec Osnabrück. En y passant un an, j’avais eu l’occasion de me rendre à Tver, mais aussi de collaborer avec la représentante du partenariat russo-allemand, Galina Kudryavtseva.

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Il est onze heures du matin, le samedi 31 août, quand je me range au ponton du club de kayak de la ville. Deux jours avant, j’avais averti la base nautique que je serai dans la ville, la direction sportive m’avait instantanément invité à faire une escale. Galina aussi devait venir à ma rencontre en cette fin de matinée. Ce que je ne savais pas, c’est qu’elle avait contacté la presse locale. À ma grande surprise, en me propulsant hors de l’hiloire afin de toucher le sol de l’embarcadère, un journaliste vint à ma rencontre et commença à me photographier. Le correspondant s’appelle Andreï et écrit dans la gazette locale, le Tverigrad. Je suis très surpris et cinq minutes s’écoulent avant que Galina et son ami Sergeï n’apparaissent à leur tour. Les retrouvailles sont heureuses et, soudain, vient aussi se frotter à mes jambes leur fidèle compagnon noir et blanc, un affectueux bulldog français baptisé … Adrien. C’est ainsi que je rencontre mon homonyme canin russe sur les bords de sa majesté Volga.

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Alors que je réponds aux questions du journaliste, Galina m’apprend que le lendemain se tiendra le marathon de la ville. Le journaliste me demande donc si j’irai participer à la course. J’hésite un instant. Je réfléchie et imagine m’inscrire pour l’épreuve des dix kilomètres, puis non, j’irai me user mes baskets au semi-marathon. Les vingt-et-une bornes me retiendront une journée supplémentaire dans l’ancienne Kalinine.

La base nautique de Tver porte le nom d’Antonina Seredina, athlète soviétique, championne olympique de kayak de course en ligne à Rome et 1960 et Mexico en 1968 avec l’équipe d’URSS. Elle vivait à Tver.
C’est une chance de découvrir la culture canoë-kayak en Russie et de pouvoir rester une nuit sur place avec mon matériel en sécurité. Beaucoup de vieux bateaux sont mis à la disposition des jeunes, des infrastructures sont modestes, pas de douche, des toilettes sèches dans une cabane au fond du jardin et un vestiaire très spartiate.
Je laisse mes affaires aux mains de Nikolaï, le gardien du site et j’accompagne mon ancienne collègue pour faire le tour de la ville.

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En ce week-end de la fin du mois d’août, la ville est très animée. Les parcs accueillent des expositions photos, la sono envoie de la musique à haut volume, on y danse et les stands de grillades sont en place. C’est devant le théâtre de facture Art Nouveau que j’obtiens mon dossard pour la course. Les ponts de la ville de Tver en sont ses symboles architecturaux. Bien que des pontons en bois éphémères aient été construits pour relier les deux rives, le premier pont en acier fut terminé en 1900. Le second fut monté en 1956 avec la structure d’un pont de Saint-Pétersbourg connu pour être le plus long d’Europe au XIXe siècle. Il quitta donc le fleuve Neva pour surplomber la Volga et ce pour le plus grand plaisir des habitants de la ville. En effet, les deux ponts permettent aisément de faire le tour de la ville en passant par les deux berges, ce qui est un régal pour s’extasier de ce fleuve. En se promenant sur la rive gauche, il est difficile de ne pas s’arrêter devant la statue d’un des grands aventuriers de la Volga du XVe siècle en la personne d’Athanase Nikitine.

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Ce légendaire explorateur était parti de Tver afin de rallier l’Inde en traversant le long fleuve et la mer Caspienne. À cette époque, il s’était servi du boulevard fluvial pour rejoindre le Daghestan, traverser la Perse afin de mettre les voiles sur l’Océan Indien et de débarquer à Revdanda en Inde. Selon les chroniques, il fait parti des pionniers à se rendre en Inde par voie terrestre. De son périple de six années, il écrira un récit intitulé “Voyage au-delà des trois mers”. En cette fin d’été, son ombre et sa légende planent sur la promenade de Tver alors que j’espère secrètement paver le même itinéraire.

Avant que le soleil ne se couche, je rentre à la base. Les jeunes de l’aviron finissent de s’entraîner au coucher du soleil pendant que je prends mon bain dans la Volga. L’un des rameurs prend la parole et m’interpelle sur un ton autoritaire :

“C’est interdit de se baigner, tu ne sais pas lire ?”

Je lui réponds que je suis bien obligé de prendre mon bain, et à défaut de douche dans le club, c’est la seule alternative et leur demande si ils ne sont pas trop fatigués. Personne ne répond, silence. Et après une longue minute, le même athlète rétorque :

“Nous n’avons pas de mot, ici, c’est la Fédération de Russie.” Et l’équipage emporte comme un seul homme le bateau pour en finir avec l’entraînement. J’irai moi aussi me reposer pour être prêt pour le semi-marathon.

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Le lendemain, dans une grande ambiance avec plus de deux mille participants, le départ de la course est donné. Je me retrouve au milieu d’une grande majorité de Russes, mais aussi de quelques Biélorusses, Espagnols, Japonais et… je suis le seul Français.
Après avoir pagayé toute une semaine sans avoir pu me défouler les jambes, je n’avais qu’une envie, celle de partir à toute vitesse. Après quatre tours du centre-ville, je me retrouvais dans la tête du classement. Dans une ambiance du feu, je lamine la dernière ligne droite et franchis l’ultime bande blanche. Une heure trente et dix-huit secondes d’effort. Je termine à la dix-septième place. Les bienfaits du kayak se répercutent sur ma course et je suis enchanté. Galina vient me féliciter, on me remet la médaille à effigie d’Athanase Nikitine. J’ai le temps d’engloutir de la kacha, un pirogi au fromage que je décide de regagner la base pour faire mes affaires et repartir sur les flots. J’ai déjà fait une longue pause, la météo est exceptionnelle, mais il n’en sera probablement pas de même les jours suivants. Une fois les affaires ficelées sur le pont du Narak, je reprends le cours du chenal, passe entre les deux ponts et quitte cette cité en fête. Devant moi, s’ouvre une Volga devenue plus urbaine, avec des bateaux cargos et croisiéristes. Le chenal est balisé et je ressens les premiers effets du grand barrage hydroélectrique de Doubna à une centaine de kilomètres. Ces effets se traduisent par une Volga plus dure à naviguer, qui ne porte plus de ses courants et qui s’élargit progressivement. En 1937, l’édification du barrage inonda une vaste étendue de terre, grossissant immédiatement les traits du fleuve et qu’on nomma la ‘Mer de Moscou”. C’est à présent, qu’en quittant la ville de Tver, je m’élance dans cette Volga transformée en mer.

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