En Ingouchie

En deux heures, un bus me bourlingue de Naltchik à Vladikavkaz, la plus grande ville de la république d’Ossétie du Nord-Alanie. Le temps est froid, le paysage alentour est magnifié par la neige. C’est sur l’avenue Markova que je dépose mes encombrants bagages. Cette ville sera l’ultime étape de mon voyage en Russie. Sa situation géographique, dont la route E117 file vers la république de Géorgie m’autorisera une sortie après quatre-vingt-dix jours passés sur le territoire, mais mon permis de séjour n’expire que dans deux jours. Avant de quitter la fédération de Russie, je me rends à la station des marchroutka, les vaillants taxis collectifs, pour rejoindre une autre république, celle d’Ingouchie.

Il y a deux ans, alors que je vendais ma voiture sur Internet, un jeune homme avait répondu à mon annonce. Sur un parking nous nous étions rencontrés, il n’avait pas acheté la voiture, mais nous avions commencé à parler en russe.

Il m’avait affirmé avec un accent slave aggravé :

— Je viens de la république d’Ingouchie.

N’ayant jamais entendu parler de ce pays, je lui avais demandé de répéter.

— Ingouchie. Je suis né à Nazran, mes parents y habitent.

Il y a quelques jours, cet Ingouche installé en France et depuis devenu un ami, m’avait écrit : « Tu es si proche de chez moi, va à Nazran, mon ami Guélani va te recevoir et tu pourras donner des nouvelles à mes parents. »

Je donne 50 roubles au chauffeur de la marchroutka, soit cinquante centimes d’euros, pour le trajet de 30 kilomètres séparant les deux villes. Dans l’habitacle, une dizaine de personnes sont assises dont de nombreuses femmes portant des foulards colorés. Par la fenêtre, dans la courbe d’un rond-point, un check-point est installé par des militaires russes. Ils contrôlent quelques véhicules, mais notre marchroutka file droit. La jonction entre l’Ossétie du Nord et l’Ingouchie n’est pas longue, mais du fait de l’histoire tumultueuse qui oppose ces peuples, elle reste agitée.

En février 1944, le cerveau malade de Staline vint une énième fois provoquer la zizanie entre les peuples puisque près d’un demi-million d’Ingouches et de Tchétchènes furent déportés en masse et en moins d’une semaine vers l’Asie centrale par une centaine de milliers de soldats de l’armée soviétique. Le motif ? Fallacieux. L’idée étant purement de rayer la république socialiste soviétique autonome de Tchétchéno-Ingouchie de la carte. Les deux peuples avaient pourtant vaillamment combattu dans l’Armée rouge pour repousser la Wehrmacht mais ils furent accusés de collaboration avec l’ennemie. Instantanément, via un ordre de l’État soviétique, des dizaines de milliers d’Ossètes et de Russes vinrent habiter les terres fraîchement désertées. Quand les populations, ainsi que la république déchue, furent réhabilitées par le régime de Khrouchtchev en 1957, elles purent revenir mais les Ingouches ne retrouvèrent pas leurs terres et maisons dans le district de Prigorodny, incorporé à l’Ossétie du Nord-Alanie. Cette réduction du territoire historique des Ingouches exacerba les tensions en 1991 avec une demande de rétribution des terres. Une lutte armée d’une semaine éclata entre des milices ossètes et les populations civiles ingouches établies sur place, dressant un bilan final d’une centaine de morts dans les deux camps et de soixante mille déplacés chez les Ingouches. Les tensions sont toujours vives et la rancœur tenace, alors que l’État russe tient un rôle d’arbitre peu impartial, trouvant des atomes plus crochus avec les Ossètes de confession orthodoxe.

Guélani arrive à l’avtovokzal, la gare routière, dans une démarche fringante, vêtu d’une garde-robe semblable à la couleur de ses cheveux noirs. La station est flanquée du drapeau aux deux minces bandes vertes horizontales séparées de blanc dans lequel s’intègre une triskèle rouge. Il me montre le drapeau :

— Le symbole au centre représente un genre de soleil à trois branches mais pour nous, c’est plus que ça, c’est l’unité du passé, du présent et du futur. Il incarne la présence de notre peuple et la promesse faite à nos ancêtres d’exister dans l’avenir.

L’Ingouchie est la plus petite des vingt-deux républiques autonomes de Russie, si bien qu’en dix minutes, nous roulons de Nazran à Magas, la capitale des Ingouches.

Magas a l’aspect d’une cité aseptisée aux pavés lustrés, elle est la nouvelle vitrine de la république. Ici, pas de neige, le brouillard et la pluie se sont conjugués.

Il y a vingt ans, elle ressurgit de ses propres ruines médiévales datant du XIIIe siècle, à l’époque où elle était la ville majeure du royaume historique d’Alanie. Depuis 2002, elle détrône Nazran de son statut de capitale mais reste cependant moins peuplée.

En cette journée pluvieuse, elle dégage plutôt une atmosphère de cité-dortoir pour une population d’à peine plus de dix mille habitants. Pourtant, les grands boulevards ainsi que l’architecture y sont léchés, mais peu de circulation, trop de vide, il est difficile de lui déceler une âme. En face du palais de la république d’Ingouchie à l’allure de Capitole, se dresse la réplique d’une tour Galgaï démesurée. Ces constructions millénaires, fines sentinelles de pierre veillant sur les hameaux enclavés des contreforts du Caucase, sont les vestiges fondamentaux de l’histoire de ce peuple originaire de la chaîne montagneuse. Accompagné de Guélani, je mets une trentaine de minutes à arpenter la colonne dépourvue d’ascenseur et s’étirant jusqu’à 100 mètres de haut. Au sommet de cette citadelle factice abritant un musée, j’observe Magas confinée dans une vaste plaine mais les montagnes, elles, paraissent bien loin.

Nous quittons Magas. Quand l’Ingouchie prospérera, il semble qu’elle aura un règne à accomplir ici, mais en cette insipide journée de novembre, nous ne trouvons rien de plus à y faire. Guélani me conduit jusqu’à Nazran. Nous quittons la ville en passant le rempart un peu kitsch dressé au-dessus de la route. Il introduit la capitale, telle une cité ex-nihilo fortifiée resurgissant des cendres du passé.

Nazran est plus chaotique, il y a aussi beaucoup plus de circulation et d’habitants qu’à Magas. Guélani coupe le contact de la voiture devant un grand portail, c’est la maison familiale de mon correspondant resté en France. Les murs des jardins sont hauts, la rue est étroite, les maisons s’y retranchent. Nous entrons dans la cour, puis dans la bâtisse construite de plain-pied. Tout a été organisé pour ma venue. C’est le milieu de l’après-midi, mais la table est dressée et le père, coiffé de sa tubeteika, vient m’embrasser.

— Nous t’attendions, nous sommes heureux de t’accueillir chez nous. Assieds-toi, tu es notre invité.

La grande pièce de vie accueille l’immense table familiale, elle est garnie de tasses de thé débordantes, de fruits et de biscuits en tout genre, de tarkhoun, une boisson à l’estragon, et soudain le jeune frère amène un bouillon de beurre dans de petits bols et de larges pièces de viande. Ce sont de généreux morceaux de bœuf bouillis qui sont amenés sur la table. Dans cette situation, il vaut mieux ne pas être végétarien sous peine de navrer les hôtes. Une omelette faite de tomates et de poivrons confits vient compléter le menu. Le tout est succulent et on me ramène de nouveau du bouillon pour y tremper la viande et la réchauffer. Nous échangeons donc à propos du fils absent, diplômé en sciences économiques, il est en France. Au regret de son père, il a quitté la région. De la même manière que ce qui est rapporté par Amnesty International pour d’autres cas, il fut arrêté et emprisonné, aléatoirement, pour répondre aux quotas d’arrestation d’une police ultra répressive envers les Ingouches et Tchétchènes. Torturé à l’électricité pour l’obliger à raconter des histoires dont il n’a aucune idée, une fois relâché, il a décidé de fuir vers Moscou puis la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, pour enfin arriver en France. Il n’est pas revenu depuis quatre ans dans sa famille. Son père m’emmène dans le jardin, il me montre les cultures bien ordonnées. Ici les choux, là les patates et à côté les carottes. Dans un carré de terre sont plantés des pommiers et des figuiers. Le Caucase est une terre fertile, ici, tout pousse sans trop d’effort. Rien n’aurait obligé ce fils à partir, sinon une peur viscérale. Son père me dit :

— S’il peut revenir, tout cela sera à lui et à son frère.

Nous revenons dans la maison. La maman de mon ami ingouche est revenue de son travail d’enseignante. Elle me salue. Je lui donne des nouvelles de son fils. Nous prenons un thé et je me prépare à partir puisqu’il est convenu que je prenne le chemin de la capitale de la Tchétchénie, Grozny, distante de 90 kilomètres.

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