Le Danube oriental

Des hommes m’ont dit :
-Nous n’avons jamais vu le niveau d’eau de notre beau Danube aussi bas.
J’ai tenté un sourire avant de répondre :
-Je l’ai aimé malgré tout, et j’ai souffert avec lui.
Dans le port de Braila, en Roumanie, je réfléchis, c’est mon 36ème jour sur le fleuve, 2 400 kilomètres dans le rétro. Il ne reste plus que 170 kilomètres tout droit jusqu’à la mer, franco. Les thèmes du passé, je les garde en mémoire. Tout comme la distance déjà parcourue, les efforts sans arrêt maintenus. Devant mon cappuccino, seul le présent compte-t-il dorénavant ?
Si Roumains et Bulgares sont séparés par le fleuve et que s’étendent seulement deux ponts pour les relier, c’est que ces peuples se sont aimés un jour, et puis l’opposition lors de la guerre de 1918, dont le sanglant épisode de Tutrakan, ville située sur le Danube, a été le paroxysme de l’horreur, ils se sont haïs. Vu depuis le fleuve, les relations entre les deux nations semblent timides, je rencontre des Roumains en vacances en Bulgarie, entre Roussé la bulgare et Giurgiu la roumaine, il existe bien un Pont de l’Amitié depuis 1954.
Je n’ai pas besoin de pont, avec le Narak nous passons de rives en rives. En quittant Roussé sous une fine pluie, je me rends à Giurgiu. C’est ici que l’on commémore l’armée française du Danube, commandée par le Général Berthelot, qui en 1918 avait combattu “l’ennemie commun”, entendez la Triple-Alliance.
Les Roumains s’en souviennent et à moins de quarante kilomètres de là, de nos jours les Ukrainiens en désespèrent. Époque révolue, sans menace atomique.

Le Danube oriental n’a pas dû subir grande métamorphose en un siècle, c’est un régal d’archipels et de longues plages blondes, le courant y est constant, les familles d’oiseaux, Pélicans, Cormorans, Hirondelles, Cygnes, Chardonnerets, Mouettes rieuses, Goélands, sont pléthoriques, et malgré la sécheresse les eaux restent vivantes.
Je ne peux m’empêcher de voir ce fleuve comme un trésor et ici, non entravé par les barrages, il est à tout le monde. Malheureusement pollué par bien des déchets plastiques, les troupeaux viennent quand même s’y rafraîchir, les vachers fumer leurs garrots, les marchands de sable creuser avec pelles et chevaux, les pêcheurs attendre un poisson toujours plus gros. Pour ma part, je pagaie et je ne m’arrête presque plus. Mes bras sont constamment tendus, mes jambes ne cessent de s’allonger, mon short semblent quotidiennement rapetisser.
Donc même s’ils restent en mémoire, comme chacun, j’essaie de laisser de côté les thèmes du passé… je dis je t’aime au présent. Malgré cela, et encore plus aujourd’hui, chaque lever de soleil danubien me rappelle mon papa disparu et cela il y a exactement un an. Cela me chagrine, mais me laisse espérer.

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